|
ETUDE BIBLIQUE
L'onction privée du premier roi
1 Samuel 9.1-10.16
Daniel ARNOLD
DU TEMPS de Samuel, le peuple désire avoir un roi comme en ont toutes
les nations (1 Sam 8.5). Dieu fait comprendre au dernier juge que
cette demande est l'expression d'une révolte contre l'Éternel: Ce n'est
pas toi qu'ils rejettent, c'est moi qu'ils rejettent, afin que je ne règne
plus sur eux (1 Sam 8.7). Dieu ordonne néanmoins à Samuel de se plier
à la demande du peuple et d'établir un roi sur eux (1 Sam 8.22).1
Au début du chapitre 9 de 1 Samuel, l'auteur répond au lecteur qui s'interroge
sur l'identité de cet homme. Deux chapitres sont consacrés à l'onction
du premier roi. L'auteur commence par raconter les pérégrinations du fils
d'un propriétaire parti, avec son serviteur, à la recherche de bétail
égaré. Après avoir vainement cherché les bêtes dans plusieurs contrées,
les deux hommes décident de consulter le prophète Samuel. Celuici les
rassure et les informe que le bétail a été retrouvé. Samuel profite de
cette rencontre pour annoncer, en privé, à Saül, le fils du propriétaire,
que Dieu l'a choisi comme prochain chef d'Israël. Samuel prédit aussi
différents événements qui s'accomplissent le jour même. L'auteur achève
la narration par une description succincte de l'onction publique. Devant
le peuple réuni, Samuel jette le sort qui désigne Saül (1 Sam 10.17-27).
Le récit de l'onction privée est riche et détaillé. Il est quatre fois
plus long que celui de l'onction publique. L'auteur présente Saül, mais
pourquoi donner autant de détails? Pour comprendre le sens du texte, il
est important de saisir la trame de la narration. Sans ce fil rouge, le
lecteur se perd dans les éléments secondaires.
Samuel le voyant
Le thème de la vue domine toute la narration. Les deux personnages importants
du récit - Samuel et Saül - en sont marqués.
Samuel se distingue par une connaissance exceptionnelle. Dieu l'informe
de l'arrivée imminente de l'homme qui sera le premier roi d'Israël. Le
temps et le lieu de la rencontre sont indiqués, ainsi que le ministère
du futur chef («Demain, à cette heure, je t'enverrai un homme du pays
de Benjamin, et tu l'oindras pour chef de mon peuple d'Israël. Il sauvera
mon peuple de la main des Philistins » (1 Sam 9.16). Le lendemain,
quand Samuel aperçoit Saül, Dieu lui confirme le personnage («Lorsque
Samuel aperçut Saül, l'Éternel lui dit : Voici l'homme dont je t'ai parlé;
c'est lui qui régnera sur mon peuple» 1 Sam 9.17).
Samuel témoigne de sa connaissance hors du commun dès qu'il ouvre la
bouche. Il sait que Saül cherche des ânesses avant que celui-ci ait pu
l'informer de son besoin, et il sait où se trouvent les bêtes recherchées
en vain depuis trois jours: «Ne t'inquiète pas des ânesses que tu as
perdues il y a trois jours, car elles sont retrouvées» (1 Sam 9.20).
Le lendemain, Samuel annonce à Saül toute une série de signes précis
qui se réalisent le jour même (1 Sam 10.2-13). Samuel décrit quatre rencontres
dont Saül sera le témoin. Pour les deux premières, Samuel indique le lieu
de la rencontre, le nombre de personnes et le contenu de leur message.
La description du deuxième groupe d'hommes est détaillée à l'extrême («Tu
arriveras au chêne de Thabor, où tu seras rencontré par trois hommes montant
vers Dieu à Béthel, et portant l'un trois chevreaux, l'autre trois gâteaux
de pain, et l'autre une outre de vin. Ils te demanderont comment tu te
portes, et ils te donneront deux pains, que tu recevras de leur main»
(1 Sam 10.3-4). Samuel révèle aussi le lieu de la troisième rencontre
(à l'entrée de «Guibea-Élohim, où se trouve une garnison de Philistins»),
ainsi que l'identité, l'activité et l'environnement du troisième groupe
(«Tu rencontreras une troupe de prophètes descendant du haut lieu,
précédés du luth, du tambourin, de la flûte et de la harpe, et prophétisant
eux-mêmes» (1 Sam 10.5). En dernier lieu, Samuel annonce la rencontre
avec l'Esprit de l'Éternel qui suivra immédiatement et transformera Saül
(«L'Esprit de l'Éternel te saisira, tu prophétiseras avec eux, et tu
seras changé en un autre homme» (1 Sam 10.6).
Tous ces signes se réalisent le jour même, exactement de la manière décrite
(1 Sam 10.9). Mieux qu'à aucun autre moment de son ministère, Samuel témoigne
dans ce récit d'une connaissance parfaite. Il est d'ail-leurs appelé quatre
fois «le voyant» (1 Sam 9.9, 11, 18, 19), un terme rarement utilisé
dans l'Écriture pour désigner un prophète. En dehors de 1-2 Chroniques,
qui utilise l'expression neuf fois, seul le prophète Gad est désigné une
fois de «voyant » (2 Sam 24.11).
Saül, un aveugle qui trouve la vue
Saül offre un contraste total avec Samuel, en particulier dans la première
partie du récit. La différence entre Samuel et Saül est à l'image du jour
et la nuit. Samuel voit tout et sait tout, alors que Saül ne voit rien
et ne sait rien.
Saül cherche en vain les ânesses. Il se donne pourtant beaucoup de peine
et parcourt plusieurs régions que le narrateur prend soin de nommer («
Saül passa par la montagne d'Ephraïm et traversa le pays de Schalischa,
sans les trouver; ils passèrent par le pays de Schaalim, et elles n'y
étaient pas; ils parcoururent le pays de Benjamin, et ils ne les trouvèrent
pas» (1 Sam 9.4). Cette recherche stérile contient même une note d'ironie
quand on sait que Saül est le plus grand des Israélites, «les dépassant
tous de la tête » (1 Sam 9.2). Saül n'est pas Zachée et n'a pas besoin
de grimper sur un arbre pour voir. Sa stature lui donne en permanence
une vue panoramique, mais malgré cet atout, Saül ne voit rien.
Sur le plan spirituel, Saül témoigne aussi d'une cécité profonde. Avant
de rencontrer Samuel, il ignore tout du prophète. C'est le serviteur qui
doit informer Saül de l'existence et du ministère de Samuel (« Le serviteur
lui dit : Voici, il y a dans cette ville un homme de Dieu, et c'est un
homme considéré; tout ce qu'il dit ne manque pas d'arriver. Allons-y donc;
peutêtre nous fera-t-il connaître le chemin que nous devons prendre»
1 Sam 9.6). Lorsque Saül est en face de Samuel, il ne le reconnaît pas
puisqu'il lui demande de le guider auprès du prophète («Saül s'approcha
de Samuel au milieu de la porte, et dit: Indique-moi, je te prie, où est
la maison du voyant » 1 Sam 9.18). Saül n'a donc jamais vu Samuel
et ne semble jamais avoir entendu parler de lui, ce qui étonne, car l'homme
était célèbre. Il était juge, prophète et sacrificateur tout à la fois
depuis de nombreuses années.2 On ne peut même pas
invoquer l'éloignement géographique pour expliquer l'ignorance de Saül,
car Guibéa, sa ville natale, n'est éloignée que de cinq kilomètres de
Rama, la ville de Samuel. En effet, après s'être éloignés d'une vingtaine
de kilomètres au nord-est, Saül et son serviteur étaient revenus partiellement
sur leurs pas.
Saül témoigne aussi d'une ignorance de la grâce dans le domaine spirituel.
Il pense que les services divins s'achètent puisqu'il estime ne pas pouvoir
consulter le prophète sans avoir quelque bien à lui offrir : « Saül
dit à son serviteur : Mais si nous y allons, que porterons-nous à l'homme
de Dieu? Car il n'y a plus de provisions dans nos sacs, et nous n'avons
aucun présent à offrir à l'homme de Dieu. Qu'est-ce que nous avons? »
(1 Sam 9.7). Quand Samuel lui annonce que Dieu l'a choisi pour roi, Saül
s'estime humainement trop pauvre pour pouvoir accéder à une telle position
(« Ne suis-je pas Benjamite, de l'une des plus petites tribus d'Israël
? Et ma famille n'estelle pas la moindre de toutes les familles de la
tribu de Benjamin? Pourquoi donc me parles-tu de la sorte ?» 1 Sam
9.21).
Saül ne voit rien, ne discerne rien et ne comprend rien. Sa rencontre
avec Samuel va pourtant le transformer, en tout cas temporairement. En
effet dès qu'il quitte le prophète, Saül est au bénéfice d'une avalanche
de signes. Notons qu'il est le seul à voir ces révélations divines. En
effet, le serviteur est écarté avant l'onction de Saül et l'annonce détaillée
des prochains événements (1 Sam 9.27). Les rencontres particulières qui
attendent Saül n'auront donc aucun sens pour celui qui ignore tout des
prophéties. Saül est le seul à connaître les projets de Dieu et à voir
son intervention. A son retour, il se garde d'ailleurs d'en parler à son
oncle (1 Sam 10.16), ne dévoilant que les éléments connus du serviteur
(«Saül répondit à son oncle: Il nous a assuré que les ânesses étaient
retrouvées. Et il ne lui dit rien de la royauté dont avait parlé Samuel
» 1 Sam 10.16).
Par la suite, Dieu confirme son choix devant le peuple (1 Sam 10.17-
27), mais il le fait discrètement au travers du sort. Aucun miracle ou
signe irréfutable n'est donné au peuple en confirmation du choix, ce qui
explique le scepticisme de certains individus («Il y eut toutefois
des vauriens, qui disaient: Quoi ! C'est celui-ci qui nous sauvera! Et
ils le méprisèrent, et ne lui apportèrent aucun présent. Mais Saül n'y
prit point garde » 1 Sam 10.27).
Le récit de l'onction privée se termine par l'affirmation étonnante que
l'Esprit de Dieu s'empare de Saül et qu'il prophétise au milieu des prophètes
(1 Sam 10.10). La chose est tellement étonnante qu'elle a donné naissance
à un proverbe: « Saül est-il aussi parmi les prophètes?» (1 Sam
10.11-12; cf. 1 Sam 19.24). Le lecteur familier avec l'histoire de Saül
partage cet étonnement, car le roi témoigne, par la suite, d'un cour non
régénéré. Quelle a été la profondeur de l'expérience de Saül ? Comment
comprendre l'affirmation «Dieu lui donna un autre cour» (1 Sam
10.9)? Manifestement, il ne s'agit pas d'une conversion radicale, mais
d'une orientation passagère. Pour la première fois de sa vie, Saül dit
de bonnes choses sur Dieu. L'accomplissement des prophéties le pousse
à reconnaître la grandeur de Dieu et la fiabilité de sa Parole, à l'image
d'un Nébucadnetsar qui devant le miracle de la fournaise ardente ne peut
que rendre gloire à Dieu (Dan 3.28). Saül prophétise du fait qu'il déclare
des choses correctes sur la personne de Dieu. Saül, l'aveugle, finit par
voir, car Dieu s'est révélé à lui de manière irréfutable.
Les leçons spirituelles du texte
Trois enseignements se dégagent de ce récit centré sur la cécité et la
vue. Pour commencer, Dieu appelle un homme représentatif du peuple.
La cécité de Saül (au moment de son appel) fait penser à la cécité du
peuple. Saül ne voit rien, tout comme le peuple est aveugle. La demande
d'un roi est l'expression d'un égarement profond. Comment peut-on préférer
la direction d'un homme à la direction divine? De même que Saül ne reconnaît
pas Samuel, alors qu'il est en face de lui, de même le peuple ne reconnaît
pas les bienfaits divins, alors qu'il a expérimenté pendant trois siècles
la fidélité de l'Éternel.
Deuxièmement, Dieu donne à Saül tout ce dont il a besoin pour une vie
sanctifiée, à savoir une claire révélation de sa personne et de ses desseins.
Dieu démontre à Saül que sa Parole est digne de confiance et qu'elle s'accomplit
à la lettre. Ainsi, Saül se retrouve dans une position identique à Israël
dans le passé, puisque la nation a, elle aussi, bénéficié d'une révélation
irréfutable.
Troisièmement, la vie ultérieure de Saül montre que la révélation divine
ne suffit pas à transformer fondamentalement les cours. Saül est un homme
religieux, tout comme Israël est un peuple religieux. Dans les deux cas,
la révélation divine n'a pas opéré la régénération attendue.
En conclusion, Dieu donne au peuple le roi qu'il demande. Puisque le
peuple aspire à être comme les autres nations, Dieu leur donne un roi
qui leur ressemble. Ils reçoivent le roi qu'ils méritent : un roi ingrat
qui oublie bien vite tous les bienfaits reçus. Ainsi, David se verra persécuté
injustement par Saül, malgré les nombreux services rendus au roi. L'auteur
de 1-2 Samuel ne relate qu'une action positive de Saül envers son peuple
(la libération de Yabéch: 1 Sam 11.1-13), alors qu'il consacre 16 chapitres
aux exploits d'autres hommes (Jonathan et David) et aux oppressions de
Saül (1 Sam 16-31).
Dieu juge donc son peuple en leur donnant pour roi Saül. Pourtant, Dieu
n'en reste pas là. Dans la suite de l'histoire d'Israël, le jugement fait
place à la grâce. Le deuxième roi choisi par Dieu est d'un autre genre.
David est un homme selon le cour de Dieu, un homme au cour droit. Ses
actes de bravoures sont nombreux et David finira par libérer définitivement
son peuple des Philistins, leurs plus tenaces ennemis. Certes David n'est
pas parfait, mais derrière lui se profile le Messie, descendant de David,
qui par le sacrifice de sa vie apportera la rédemption au monde entier.
La grâce de Dieu non seulement finit par triompher, mais elle dépasse
en grandeur et en profondeur tout ce que l'homme aurait pu imaginer.
D.A.
Notes :
1 Les conséquences pour Israël de la royauté ont
été exposées dans le précédent numéro de Promesses: «L'instauration
de la royauté en Israël».
2 Notons en passant que Samuel n'attire pas les
regards par son apparence, ses habits ne le distinguant pas comme prophète,
juge ou sacrificateur, alors que Saül attirait les regards tant par sa
stature que sa beauté physique (1 Sam 9.2).
|
|