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Sommaire du n° 142 oct - dec 2002

 



ISLAM

La foi musulmane

II.

Paul GESCHE

On entend souvent dire que le musulman est un «croyant» et par fois que «le Dieu des musulmans et le Dieu des chrétiens est un seul et même Dieu». Qu’en est-il vraiment et comment des convictions essentielles communes peuvent-elles conduire à des piétés si différentes? A l’opposé, certains chrétiens hésitent à employer le nom arabo- musulman pour Dieu, Allah, de peur de tomber dans une confusion qui masquerait la nécessité d’une «conversion», comme on le constate parfois dans le cas du judaïsme. Allah est-il vraiment le Dieu que nous appelons «notre Père» dans nos prières?

Lorsqu’on le compare aux païens et aux athées, il est vrai que le musulman est beaucoup plus proche de nous et que nous avons beaucoup de choses en commun. Il croit en un Dieu Créateur, qui se révèle aux hommes par ses œuvres et par sa parole, transmise aux hommes par des prophètes. Dans le principe, et s’il est fidèle à sa religion, il rejette l’idolâtrie sous toutes ses formes et cherche à mener une vie de soumission à Dieu. Il a aussi le souci de parler de Dieu autour de lui, afin d’amener si possible tous les hommes à la foi et à la soumission à Dieu. Il place Dieu au centre de sa vie et au centre de la cité, il lui consacre ses enfants et une part importante de ses richesses. Il emploie beaucoup d’expressions qui montrent que Dieu est partout l’hôte silencieux de toutes ses conversations: «Dieu voulant, que Dieu te donne la paix, Dieu te le rendra… ».

Le musulman a conscience d’avoir une «foi» bien définie, fondée sur le Livre Saint de l’islam, le Coran. Dans la plupart des pays musulmans, les enfants apprennent les fondements de leur religion en même temps que les rudiments de leur langue. A l’école coranique , ils apprennent par cœur des versets du Coran et des leçons sur les divers aspects de la vie religieuse. Dans le cadre de la famille, ils reçoivent les diverses traditions en participant aux fêtes qui rythment la vie (circoncision, mariage, funérailles) et l’année (fêtes du Mouloud, du «mouton», jeûne du Ramadan). Plus tard, les jeunes gens iront à la mosquée et participeront aux rites collectifs, aux ablutions, à la prière publique; ils écouteront le prêche du vendredi et achèteront peut-être au marché les livres et tracts religieux, ou les cassettes audio ou video qui les remplacent souvent aujourd’hui.

La foi du musulman et l’expression quotidienne de sa piété sont très liées. La seconde est cependant aussi tributaire de la culture locale, qui n’est nullement homogène dans le monde musulman. La foi apparaît donc comme l’élément commun à tous les musulmans, dont l’expression découle directement du Coran, que tous les musulmans devraient en principe lire en arabe. Mais la foi n’a pas pour seul objet Dieu et sa Loi. Elle concentre et réfléchit aussi le regard porté sur soi et sur les autres. La foi musulmane influence la vision du monde et les rapports entre l’individu et la société. Si elle peut être intime, elle est surtout partagée, elle est source de communion et de cohérence. Si le Coran1 n’est pas la seule source de la Tradition, il est bien le centre de la conscience de l’islam et c’est pourquoi nous le citons ici. Sauf mention explicite, nous utiliserons les versions de Régis Blachère2 ou Denise Masson3.

Les paragraphes qui suivent sont librement adaptés d’un livre que le lecteur trouvera certainement utile pour sonder la foi et l’espérance du musulman qu’il côtoie. Ce n’est pas un livre à offrir à un musulman pour lui annoncer l’Evangile, mais c’est un ouvrage à étudier avant ou pendant que le chrétien profite de ses contacts pour parler de Jésus. Il aide à comprendre et donne aussi quelques éléments de réponse aux questions que le musulman ne manquera pas de poser. «Annoncer Christ aux musulmans» a été publié en 1990 aux Editions MENA (BP2 FR- 69520 GRIGNY) et peut être trouvé dans les librairies bibliques ou directement chez l’éditeur4.

Le CREDO musulman («IMAN»)5

Une des formulations de la «foi musulmane » peut être trouvée dans la sourate «Les Femmes», IV:136, qui l’exprime dans les termes suivants:
«O vous qui croyez!
Croyez en Dieu et en son Prophète,
Au Livre qu’il a révélé à son Prophète et au Livre qu’il a révélé auparavant.
Quiconque ne croit pas en Dieu, à ses anges et ses Livres, à ses prophètes et au Jour Dernier, se trouve dans un profond égarement.»

Nous allons reprendre chaque expression en la commentant en quelques mots:

1. DIEU («ALLAH»)

Pour l’islam, il n’y a qu’une seule divinité ou Personne divine, à l’exclusion de tout autre objet d’adoration, qu’il soit associé, engendré ou juxtaposé6. L’islam rejette ce qu’il croit comprendre de la doctrine trinitaire chrétienne, et en particulier refuse l’idée d’un «Fils engendré»7. L’islam insiste sur la transcendance absolue et la différence absolue entre Allah et ses créatures.

«Au nom d’Allah, le Bienfaiteur miséricordieux.
Dis8: Il est ALLAH, Unique, ALLAH le Seul.
Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré9.
N’est égal à lui personne!» (sourate CXII)

Le nom divin «ALLAH» vient très probablement de Elohim (Dieu), en passant par le syriaque «Alloo»10. La formule d’introduction de la sourate ci-dessus revient comme une en-tête au commencement de chaque sourate: elle veut être l’écho de la formule sacrée des prophètes juifs : «Car ainsi parle l’Eternel...» (Ez 22.28)11.

Pour un musulman, il n’y a pas de doute: il existe un seul Dieu, qu’adorent les musulmans et que connaissent aussi les juifs et les chrétiens, mais aussi toutes les créatures de Dieu! Il existe aussi une seule religion approuvée par Dieu. Les hommes peuvent mépriser Dieu, omettre de le servir comme il l’exige, ou répandre sur son compte des mensonges par des inventions qu’ils ont forgées. Mais il n’y a qu’une façon juste de rendre un culte à Dieu: c’est l’islam, qui est la religion originelle d’Adam, la religion d’Abraham et des prophètes. Pour les musulmans, c’est la religion de Jésus aussi, quoi qu’en disent les chrétiens.

La foi en un Dieu unique est véritablement au centre de la foi musulmane. Chez les Ibadites du M’Zab algérien, la tradition voulait même qu’il n’y eût qu’une seule mosquée par ville, un seul minaret rappelant l’unicité divine. Allah ne partage son essence avec personne. Il n’a pas de vis à vis avec lequel il puisse communiquer naturellement. Il est seul comme Adam avant la création d’Eve. De ce fait, l’amour n’est pas un attribut important en islam: n’ayant pas d’égal, Dieu sera au plus miséricordieux, il sera rempli de pitié envers ses créatures qu’il a voulu fragiles. En excluant pour Dieu des relations de type père-fils (qui existent pourtant chez ses créatures) et en minimisant le rôle du diable, l’islam place à la fois Dieu et l’homme dans un univers entièrement déterminé, dans lequel l’individu et la liberté ne sont pas des valeurs en soi. Au «tu» de la Bible correspond le plus souvent le «vous» du Coran.

2. SES ANGES («malaikatuhu»)

Les musulmans croient à l’existence d’un monde invisible qui nous entoure et qui est peuplé d’anges et de démons, les «djinns», créés «de feu clair» (sourate LV:15) pour être réprouvés (sourate XXXVII:158). Les anges glorifient Allah (sourate XVI:49) et porteront son trône (sourate LXIX:17). Ils portent les ordres d’Allah et sont souvent associés à l’«Esprit»12:

«… Allah, Maître des Degrés… Les anges et l’Esprit montent vers Lui au cours d’un jour dont la durée est de cinquante mille ans» (sourate LXX:4).
«Il fait descendre les anges, avec l’Esprit [émanant] de son ordre sur qui il veut parmi ses serviteurs». (sourate XVI:2).
«La Nuit de la Destinée vaut mieux que mille mois. Les anges et l’Esprit y descendent avec la permission de leur Seigneur, pour tout ordre» (sourate XCVII:4).
Les anges ont aussi pour les musulmans la charge d’écrire dans des livres les actes bons ou mauvais des hommes:
«Croient-ils que nous n’entendons pas leurs secrets et leurs confidences? Mais si! et Nos émissaires écrivent» (sourate XLIII:80).
«[L’homme] a [des anges] attachés à ses pas, par-devant lui et par-derrière lui, qui l’observent, sur l’ordre d’Allah…» (sourate XIII:12).

Le monde surnaturel a beaucoup de sens pour le musulman. L’ambiguïté du rôle des «djinns» a permis à la religion populaire d’intégrer localement certaines pratiques animistes. En Afrique tout particulièrement, les populations musulmanes des campagnes et même celles des villes cherchent à communiquer avec des puissances occultes, à se les rendre propices par des sacrifices ou des offrandes, ou à libérer des forces par la pratique magique. La recherche de puissance est un des aspects de la quête spirituelle de la plupart des musulmans, ce qui explique le succès de certains mouvements qui mettent l’accent sur les prodiges.

Les anges et les démons ont aussi leur place dans la vision du monde biblique et les textes apocalyptiques font état des «livres» et du «livre de vie» (par ex. Apoc 20.12). Il existe pourtant des nuances importantes entre la Bible et le Coran sur ce sujet. En particulier, le Coran cite des noms d’anges inconnus dans la Bible et ne donne pas au diable («Iblis», du grec «Diabolos») un rôle très important.

3. SES APOTRES («rusuluhu»)

Le musulman croit en la mission particulière du prophète arabe Muhammad («le Loué»), ibn Abdallah (fils de «serviteur de Dieu»), envoyé aux Arabes premièrement (comme Moïse fut envoyé aux Enfants d’Israël), puis à tous les hommes avec la Dernière Révélation, la seule qui atteigne la perfection, pour enseigner à tous les hommes la religion de l’abandon et de la soumission (islam) à la volonté d’Allah.

Ses premiers discours s’apparentent à ceux de Jean-Baptiste ou des grands prophètes de l’Ancien Testament, son titre est celui des disciples «envoyés» par Jésus. Le Coran déclare:

«Nous t’avons envoyé, [Prophète!,] avec la vérité, en Annonciateur et Avertisseur. Il n’est aucune communauté chez qui ne soit passé un Avertisseur» (sourate XXXV:24).

«Nous n’avons envoyé nul apôtre sinon (chargé d’enseigner) dans l’idiome de son peuple, afin d’éclairer celui-ci…» (sourate XIV:4).

«Et il est certes une Révélation du Seigneur des Mondes descendue [du ciel] par l’Esprit fidèle, sur ton cœur, pour que tu sois parmi les Avertisseurs, en langue arabe pure et cela se trouve certes dans les écritures des Anciens…» (sourate XXVI:192-196).

Cette croyance est fondamentale dans l’islam et c’est un reflet de l’unicité divine: un seul Dieu étant auteur de la création, toutes les créatures sont potentiellement musulmanes, mais il y a des hommes qui ne le savent pas. Dieu envoie alors à chaque peuple un «Avertisseur » qui leur dit en substance: «Obéissez à Allah!» Si le peuple accepte cette sommation et abandonne ses faux dieux, il devient musulman et intègre la «maison de l’islam»! S’il résiste, Dieu le punira et lui fera la guerre jusqu’à ce qu’il cède ou jusqu’à ce qu’il soit détruit. C’est le principe de la guerre sainte, le «chemin d’Allah»!

Le mot «apôtre» a un sens différent lorsqu’il désigne Muhammad ou les disciples de Jésus. Selon la tradition musulmane, Allah dicte les paroles à Muhammad qui les répète ensuite un grand nombre de fois. La langue qu’il emploie, c’est l’arabe, une langue oubliée par l’Antiquité littéraire mais réhabilitée et sacralisée par l’islam. C’est pourquoi le Coran ne peut être traduit valablement, toute traduction n’est au mieux qu’une «tentative d’interprétation du Coran inimitable»!

Cet article est la suite de la série REGARDS SUR L’ISLAM que Paul GESCHE propose à nos lecteurs; exposés que nous apprécions pour leur objectivité et pour l’amour que notre frère porte aux âmes encore sans Christ sous le joug de l’islam.

Notes

1 Le Coran ne se présente pas sous la même forme que la Bible (nous lui consacrerons un article dans cette série). Ses chapitres sont appelés «sourates» et ses versets sont appelés «aya» (c’est à dire «signes») par les musulmans.
2 Le Coran, trad. Régis Blachère, G.P. Maisonneuve & Larose, Paris, 1972
3 Essai d’interprétation du Coran inimitable, trad. D. Masson, revue Dr Sobhi El-Saleh, Dar Al-Kitab Al- Masri d’après Ed. Gallimard, Paris, 1980
4 Prix indicatif pour la France (sans les éventuels frais de port): 12 euros.
5 Pour des raisons pratiques, cet article a dû être scindé en deux parties; la seconde paraîtra dans le prochain numéro de Promesses.
6 L’islam est né dans le contexte de l’Arabie païenne, où les nomades adoraient des divinités liées aux astres, mais aussi des pierres – appelées bétyles comme la pierre ointe par le patriarche Jacob – celles-ci étant considérées comme des réceptacles de la divinité («bayt allah» fait écho à «Béth-El»). Les païens disaient aussi que les anges étaient des «filles d’Allah».
7 Le prophète Muhammad a rencontré des Juifs et des Chrétiens. Il n’a probablement jamais tenu une Bible ou un Evangile dans ses mains. C’est par ouï-dire qu’il s’est forgé une opinion sur les croyances des Juifs et des Chrétiens. Mais il vivait malheureusement dans un environnement marqué par les hérésies et les légendes dont rendent compte les écrits apocryphes des premiers siècles. L’islam se démarque de ces deux religions, avec ambiguïté et non sans contradictions, comme si l’islam combattait davantage l’influence de cultes concurrents que des doctrines qu’il aurait comprises mais rejetées.
8 Cette déclaration d’unicité fait directement écho au «chema Israël» du judaïsme et de la Bible:
Ecoute, Israël!
Yahweh Eloheynu (l’Eternel notre Dieu),
Yahweh est Un! (Deut 6.4)
On se souvient que ce passage a été cité par Jésus en introduction au plus grand commandement (Marc 12:29). A la base, le «credo» musulman est donc très proche du credo biblique. Ceci est confirmé par la parenté entre la confession de foi musulmane (la «chahadda») et le credo paulinien (1 Tim 2.5).
9 Ce verset du Coran est représenté sur le Dôme du Rocher, qui remplace depuis le VIIe siècle sur le mont Morijah le Temple de Yahweh. Sur le lieu symbolique où «Dieu a pourvu» en fournissant l’agneau pour le sacrifice, l’islam crie vers le ciel son refus de l’Incarnation!
10 Ce nom était déjà courant en Arabie avant l’islam et le nom El était celui d’un Dieu adoré en Mésopotamie et en Canaan depuis la plus haute antiquité. La Bible a utilisé ce nom dans des sens variés, mais préfère utiliser le nom de l’Alliance Yahweh-Adonaï lorsqu’elle évoque le Dieu qui se révèle ou le Dieu qui aime son peuple. C’est dire qu’un Chrétien a certainement le droit d’utiliser le nom «Allah» , mais qu’il doit veiller à exprimer clairement ce que Dieu représente pour lui. Or sur ce dernier point, le musulman et le chrétien ont des expériences et des convictions très différentes.
11 Les épithètes de «bienfaiteur miséricordieux» (en arabe «ar-rahim ar-rahman») viennent en droite ligne de la déclaration de Dieu lui-même en Exode 34 v.6: «Yahweh, Yahweh, Dieu compatissant et qui fait grâce, lent à la colère, riche en bienveillance et en fidélité...» L’arabe se lit: «Bismillah ar-rahim arrahman »; l’hébreu se lit: «Yahweh, Yahweh, él rahôm...» Le parallélisme est frappant!
12 En réalité, celui que nous appelons l’Esprit Saint est inconnu dans l’islam, mais comme l’Esprit est mentionné dans l’Ancien Testament et dans les textes du judaïsme, les musulmans ont pris l’habitude de le confondre avec l’Ange Gabriel. L’expression «l’Esprit et les Anges» désigne donc pour eux l’Ange de la Révélation et les autres Anges. On peut rappeler que les anges et les démons étaient des personnages importants dans les cosmogonies de la Perse et de la Mésopotamie, qui ont influencé le judaïsme et l’islam. Dans la Bible, les anges sont mentionnés avec un rôle de «messager», mais une grande sobriété marque leur description et même leur évocation. L’apôtre Paul met en garde contre un «culte des anges».

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