Priorités pour les années
quatre-vingts
Francis SCHAEFFER
En introduction, je voudrais faire remarquer que les priorités
dont je vais parler ne concernent pas la totalité de la vérité
et de la vie chrétiennes. Pour le faire, il faudrait certainement
inclure les priorités suivantes: la pureté doctrinale la
nécessité de démontrer l'existence et le caractère
du Dieu de sainteté et d'amour; la nécessité d'être
fidèle en communiquant aux non-chrétiens une vérité
se rapportant a toute la réalité ; l'obligation de ne pas
faire, même ce qui nous paraît juste, par notre propre sagesse
et notre propre énergie, ce que j'appellerai notre enthousiasme
charnel, mais de regarder plutôt au Christ vivant afin qu'il puisse
porter son fruité travers nous moment par moment ; la nécessité
d'une vie de prière vivante ; pour terminer, il faut nous souvenir
que la fin de toutes ces choses est notre amour du Seigneur, la nécessité
de l'aimer de tout notre coeur, de toute notre âme et de toute notre
pensée.
Que sont donc alors ces priorités pour 1982 ? Je voudrais mettre
l'accent sur ce qu'il nous faut faire, si nous voulons rester fidèles
au Christ en tant que Seigneur de tous les domaines de nos vies. Quelles
sont les priorités qui doivent être respectées si
nous voulons être la lumière et le sel de notre culture
en assumant nos responsabilités civiques au milieu des réalités
quotidiennes des années quatre-vingts ?
Nous avons en Suisse un voisin qui, lui, a une grande priorité:
la haie qui sépare nos propriétés ne doit pas dépasser
la hauteur fixée par la loi. En Suisse, une haie marquant la
limite entre deux propriétés ne doit pas dépasser
une certaine hauteur. C'est la priorité que cet homme s'est fixée.
On peut le voir examinant attentivement notre haie en estimant la hauteur.
Si elle a le malheur de pousser quelques centimètres de trop,
vous pouvez être certain qu'il viendra vous dire: “Il vous faut
trouver quelqu'un pour tailler cette haie.” L'horizon de ses priorités
est bouché par cette haie. Il est parfaitement aveugle aux transformations
de la culture suisse qui l'entoure.
La Suisse passe par de profonds bouleversements. Sa jeunesse n'a jamais
vraiment connu les changements des années 1960 et 1970. Elle
se trouve soudainement au milieu du monde. Les dix dernières
années en Suisse ont provoqué des changements tout simplement
inimaginables.
Prenons, par exemple, l'éducation sexuelle qui est donnée
dans les écoles. Certains de nos petits-enfants vont à
l'école en Suisse. Un professeur d'éducation sexuelle
est venu de Lausanne donner ses cours dans l'école d'une de nos
petites-filles dans la vallée. Il s'agit de cette éducation
sexuelle moderne donnée dans un esprit parfaitement relativiste.
Lors de la discussion, une des élèves demanda, en mentionnant
le nom de ma petite-fille: “Nous avons, elle et moi, un désaccord
profond. Ma copine dit qu'elle ne veut pas avoir de rapports sexuels
tant qu'elle n'est pas mariée. Moi-même, j'en ai déjà
eu de nombreux par pure curiosité. Qui des deux a raison ?“ Et
le professeur de répondre: “Vous avez toutes deux également
tort, parce que, d'une part il ne faudrait pas faire de telles choses
simplement par curiosité et, d'autre part, vous aurez toutes
un certain nombre de rapports sexuels avant le mariage.”
Une réponse si relativiste ne peut que profondément
me choquer, car je sais ce qu'était la Suisse il y a encore vingt
ans. La Suisse était ce qu on nomme en Europe archibourgeoise.
Tout s'y faisait d'après des règles ; tout était
très strict. Que l'on donne maintenant un tel enseignement dans
les écoles du pays représente une révolution incroyable.
Malgré tout cela, notre vieillard continue à scruter la
hauteur de notre haie. Nous pouvons terriblement nous tromper sur nos
priorités.
Pensons, par exemple, à ce qui s'est passé sur la si
sérieuse Bahnhofstrasse de Zurich, l'une des rues les plus belles
de Suisse, si chic et si correcte. De nombreux jeunes s'y sont promenés
complètement nus. Ils y manifestaient pour réclamer un
centre autonome d'où la police serait entièrement exclue
et où ils pourraient en conséquence être absolument
libres. Quand on voit de telles choses, on ne peut tout simplement pas
imaginer ce qu'était la Suisse d'il y a dix ans. Mais notre voisin
âgé garde ses yeux fixés sur sa haie. C'est là
sa priorité.
Mais cela n'est pas tout. En traversant les magnifiques villes de
Suisse, vous pouvez voir d'immenses A sur les murs des cathédrales
ainsi que sur d'autres monuments anciens. A représente le mot
autonome. Il s'agit en fait d'un mouvement véritablement anarchiste
d'un type que nous ne connaissons guère aux Etats-Unis. La seule
comparaison possible serait avec les paroles - je ne pense pas à
la musique - du punk rock. Habituellement, on ne prête pas attention
aux paroles de cette musique. Elles expriment une vision du monde entièrement
dépourvue de sens, sans espoir, sans but. Les anarchistes en
Suisse, en Allemagne, en Hollande, dans les pays scandinaves et ailleurs
n'ont absolument aucun programme politique ni le moindre idéal
social. Ce sont de purs anarchistes; pour se faire remarquer, ils peignent
leurs immenses A d'une telle laideur sur les cathédrales et ailleurs.
Et penser que ces gens-là vont déposer leurs bulletins
de vote dans les urnes ces dix prochaines années. Mais notre
vieillard regarde toujours pousser la haie.
Où se situent nos fausses priorités à nous, aujourd'hui
7 En voici un exemple. Serait-il judicieux que les chrétiens
se battent devant les tribunaux pour avoir le droit d'enseigner, a côté
d'une Terre déjà ancienne, l'hypothèse d'une terre
relativement jeune qui serait l'oeuvre d'un créateur ? Je ne
crois pas, car il s'agit d'une bataille dont l'enjeu est la liberté
d'expression, qui, tout commandants le bloc soviétique, n'existe
pas dans nos écoles américaines, où il est défendu
par décret gouvernemental, même de proposer comme possibilité
qu'il existe un créateur. Certes, la plupart de nos écoles
ne sont pas - fort heureusement -marxistes. Cependant, nous n'avons
pas la liberté d'enseigner que l'origine de l'univers soit dû
à un Créateur plutôt qu'à une matière
éternellement préexistante qui fonctipeutcontesterpeutcontesteronnerait
selon les seules lois du hasard. Si l'on essaie à l'intérieur
du système scolaire public d'exercer son droit à la liberté
d'expression garanti expressément par la Constitution, en affirmant:
“Non, l'ultime réalité n'est pas la seule matière,
mais un Créateur vivant”, on est passible de passer en tribunal.
Il s'agit en fait d'une interdiction légale à enseigner
un point de vue intellectuel autre que celui du matérialisme
officiel. Remarquez qu'il ne s'agit pas ici d'une défense touchant
à l'expression religieuse, mais d'une défense d'exprimer
publiquement des positions intellectuelles contraires à l'orthodoxie
matérialiste officielle. Aux chrétiens, je voudrais dire:
la dégradation de la situation est bien plus avancée que
la plupart d'entre eux ne l'imaginent. Introduire dans les procès
en cours, que ce soit dans l'Arkansas, en Louisiane ou ailleurs, la
controverse scientifique sur l'âge de la terre, manifeste une
méconnaissance totale des priorités.
Ce n'est pas qu'un tel débat soit sans intérêt
ou sans importance dans le contexte qui lui est propre. Mais introduire
de telles considérations lorsque nous nous battons pour la liberté
d'expression dans le système scolaire public, témoigne
d'une méconnaissance radicale de l'enjeu véritable du
combat actuel.
Suite à l'envahissement de nombreuses églises par une
théologie libérale, le consensus humaniste a tout emporté
et domine aujourd'hui de façon écrasante notre société
tout entière. Le gouvernement de notre pays, le droit, les mass
média et une très grande partie du système individuel
de valeurs des citoyens, tous sont aujourd'hui presque entièrement
imprégnés de relativisme moral. Dans une telle situation,
on peut se poser la question: Quelles devraient être nos priorités
pour les années quatre-vingts ?
Sans aucun doute, la prière est prioritaire. Il ne faut jamais
la minimiser. Mais la sagesse est également nécessaire,
et il nous faut la demander à Dieu. Ce que nous réclamons
dans ces domaines, c'est cette liberté d'expression que la Constitution
garantit à tout citoyen américain. Nous avons été
privés de cette liberté d'une manière quasi totalitaire,
tant dans les écoles publiques de notre pays que dans la plupart
de nos médias, qui exercent une censure secrète à
l'endroit de toute perspective chrétienne. Il est toujours plus
difficile de surmonter une censure camouflée qu'une censure ouverte,
parce que la dernière repose sur des règles juridiques
que l'on peut àson àson àson àson contester.
Il est presque impossible d'attaquer une censure cachée, Les
chrétiens se trouvent devant une censure dissimulée presque
totale sur les grandes chaînes de télévision et
dans les autres médias. Cette censure cachée est absolument
écrasante.
Ainsi donc les chrétiens doivent faire face, non seulement
à une censure ouverte exercée par les tribunaux au sujet
de leur liberté d'expression dans les écoles publiques,
mais aussi à une censure cachée indirecte dans les médias.
Nous devons continuellement garder à l'esprit que ce que nous
voulons, c'est le droit à une vraie liberté d'expression.
Disons-le sans ambages.
La toute première des priorités, sur laquelle je voudrais
fortement insister, est la priorité de la vie humaine elle-même.
Je mettrais cette question-là avant toutes les autres. C'est
le problème crucial sur lequel les chrétiens doivent absolument
prendre position.
Il nous faut comprendre que la vie humaine a un caractère tout
à fait unique, parce qu'il existe un lien indissoluble entre
l'existence d'un Dieu personnel et infini et la dignité unique
et intrinsèque des hommes. Si Dieu n'existe pas et s'il n'a pas
créé les hommes à son image, il n'y a aucun fondement
pour l'affirmation d'une dignité unique et intrinsèque
des hommes. Ni les Bouddhistes ni les Hindous ne la connaissent, et
les Grecs ne la connaissaient pas non plus. Pour nous, le concept de
la dignité de la vie humaine, concept qui conduit à une
compassion réelle pour les hommes, va de soi. Il est enraciné
dans notre héritage judéo-chrétien, dans le fait
même qu'il existe un Dieu personnel et infini. Si ce Dieu personnel
et infini n'existait pas, le fondement même de la dignité
de toute vie humaine, la vôtre y comprise, disparaîtrait.
L'attaque est ici dirigée dans deux directions à la fois,
car si l'on détruit la dignité intrinsèque de l'homme,
on détruit du même coup la croyance des hommes en l'existence
d'un Dieu infini et personnel.
Par conséquent, la dévalorisation actuelle de la vie humaine
est inacceptable par principe. Et si de telles questions de principe
ne vous touchent pas, songez qu'en réalité c'est votre
propre vie qui est dévaluée. Il ne s'agit pas seulement
de la dévalorisation de l'enfant à naître, mais
de celle de toute vie humaine. L'avortement ne devrait jamais être
dissocié de cette dévalorisation générale
de la vie humaine. L'histoire n'est jamais figée. D'abord, on
accepte l'avortement. L'avortement à son tour conduit à
l'infanticide. On en est très rapidement venu à laisser
mourir de faim le nourrisson qui ne satisfait pas aux normes arbitrairement
fixées de ce qu'est ou n'est pas une vie digne d'être vécue.
En fait, pourquoi pas ? Si une mère peut supprimer la vie de
son propre bébé, et cela uniquement en vue de son bonheur
et de son confort personnel, malgré l'affirmation catégorique
de la biologie qu'il s'agit d'un être entièrement humain,
pourquoi ne le ferait-elle pas ? Aucun critère sépare
logiquement l'avortement de l'infanticide.
Lorsque le Dr. C.E. Koop, Franky, mon fils, et moi-même avons
commencé à travaillé sur le livre et le film “Whatever
Happened to the Human Race?"*, nous disions que l'infanticide suivrait
de très près la législation sur l'avortement. La
plupart des gens pensaient certainement que nous exagérions.
Mais des procès concernant l'infanticide sont maintenant dans
nos tribunaux. Un tribunal a déclaré qu'il était
parfaitement légal de laisser un bébé mourir de
faim, si tel était le désir de ses parents. Le tribunal
a décidé que si le fait d'avoir un enfant mongol ou souffrant
du syndrome de Down (maladie guérissable par une opération
relativement simple) était pénible pour ses parents, ils
avaient le droit légal de laisser mourir leur enfant.
Ne comprenez vous donc pas ce qui est entrain de se passer? C'est
la valeur même de la vie humaine, qui est remise en question,
et non seulement la pratique de l'avortement, quelque puisse en être
l'horreur. Mais ce n'est pas tout. On passe rapidement à l'étape
suivante. On propose très sérieusement aujourd'hui d'avoir
la liberté de faciliter l'élimination des vieux qui deviendraient
une charge sociale, économique ou familiale. Si vous pensez qu'ici
j'exagère à nouveau, observez ce qui se passe à
présent en France, où le livre qui s'est le mieux vendu
ces deux derniers mois avait pour titre: “Comment aider les gens à
se suicider”. De même en Angleterre, où un groupe vient
de publier un livre spécifiquement adressé aux personnes
âgées leur indiquant la meilleure manière de se
suicider. Il y a environ une année, je regardais à la
télévision américaine l'émission populaire
“60 minutes”. Des deux sujets traités, l'un présentait
un homme qui avait comme vocation de faciliter le suicide des personnes
âgées. Selon l'habitude de ce programme qui s'incline devant
la notion moderne d'une pluralité des valeurs, la vocation de
cet homme a été présentée sans le moindre
commentaire. Non, je n'exagère aucunement. Le fléau de
l'euthanasie ne vous atteindra peut-être pas aussi rapidement
que celui de l'infanticide, mais les événements se suivent
avec une rapidité effrayante. Ne soyez donc pas stupidement aveugles!
Il s'agit de votre vie à vous! Cela ne me touchera guère
personnellement, vu que j'ai 70 ans. Mais si vous en avez 25, je peux
vous assurer que si nous continuons à dévaluer la vie
humaine à l'allure où nous le faisons, quand vous parviendrez
à mon âge, votre situation sera dramatique. L'équilibre
démographique aura été rompu, les personnes âgées
deviendront toujours plus nombreuses. Vous serez alors un fardeau économique
insupportable pour la partie active de la population. Vous serez broyé
par cette machine inhumaine. Et je ne dis pas de telles choses pour
jouer au prophète fanatiquement alarmiste. La rapidité
avec laquelle nous sommes passés de l'avortement à l'infanticide
prouve malheureusement trop bien que je ne me trompe pas.
Je termine en disant que si j'appartenais à un groupe minoritaire
dans ce pays, je serais particulièrement anxieux. J'ai pu prendre
connaissance de quelques chiffres instructifs. Faire avorter un bébé
noir coûte $ 120 environ. Si on le laisse vivre, son éducation
coûtera $ 20.000 à la société. Donc, faisons
avorter l'enfant noir dans son ghetto. Cela ne vous rappelle-t-il pas
quelque chose? Ne s'agit-il pas d'un phénomène du même
ordre que la prétendue 'solution finale” de Hitler ? Certains
de mes amis noirs, comprenant des médecins et d'autres personnes
compétentes, sont particulièrement préoccupés
par ces problèmes. Une fois qu'on a enlevé l'obligation
de protéger toute vie humaine, quelle qu'elle soit, il n'existe
plus de raison pour que le processus s'arrête.
En accomplissant notre vocation prioritaire, qui est d'amener les
hommes à Christ, nous ne devons jamais oublier que nous sommes
également appelés à être le sel et la lumière
de notre culture. Les hommes de notre génération - et
personne ne le crDit plus que moi - sont perdus s'ils n'acceptent pas
le Christ comme Messie. Non seulement ils sont perdus; ils sont brisés,
ils sont blessés, ils sont envoie de perdre leur humanité
; ils se détruisent eux-mêmes, et tant de blessures leur
arrachent des larmes et des gémissements. Ils n'ont pas la même
notion de leur propre perdition, mais ils connaissent bien leurs propres
blessures. Ils savent qu'ils sont une génération en quête
de dignité humaine, et ils ne la trouvent pas.
Au milieu de cette culture et de cette société malheureuse
en voie de décomposition, je voudrais insister avec la plus grande
force possible que la première de toutes les priorités
pour les chrétiens, qui sont le sel et la lumière de notre
culture, est de défendre l'inviolabilité de la vie humaine
par tous les moyens dont ils disposent, tant sur le plan publique que
par les médias. C'est là notre première priorité.
Et cette priorité, nous devons la tenir avec fermeté à
toute épreuve.
Francis SCHAEFFER
Copyright Francis A. Schaeffer, 1982, “Priorities 1982”. Extrait de
deux discours donnés au mini-séminaire de l'Abri en i
982. (Permission de reproduction accordée d'avance>. Traduit
et abrégé par J-M. Berthoud et J-P. Schneider.
F.A. Schaeffer et c. Everett Koop: “Whatever Happened
to the Human Race?” (Mais que se passe-t-il dans la race humaine?) Fleming
H. Reveil lOld Trappan N.J.),1979