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Débora: Le salut par les femmes

ETUDE DANS L’ANCIEN TESTAMENT

Rôle central de deux femmes, action discrète du juge, répétition du récit sous forme poétique, telles sont les particularités du troisième cycle des juges.

Rappelons que l’auteur des Juges expose trois siècles d’histoire au travers de différents cycles d’oppression/libération. Fixées à sept (le nombre de la plénitude), chaque scène complète le tableau par quelques touches. L’apport constant d’éléments nouveaux maintient l’intérêt du lecteur et enrichit la compréhension globale de cette période. Le rythme de la narration, de tumultueux (5 versets pour le cycle d’Othniel: Jug 3.7-11) et soutenu (19 versets pour le cycle d’Ehud :Jug3.l2- 30), devient calme avec Débora (55 versets: Jug 4-5). Le torrent initial se transforme en rivière de plaine, avec un méandre même, puisque l’auteur s’arrêtera pour reprendre une deuxième fois, mais sous forme poétique (chapitre 5), le récit de Débora.

Débora à la tête de l’Etat

Une femme juge. Voilà de quoi surprendre. Si on exclut l’abominable reine Athalie salie à jamais par son acharnement à détruire la lignée messianique pour usurper le trône royal (2 Rois 11.1-16), la situation de Débora est unique. Elle est la seule femme, dans les Ecritures a avoir été un leader politique. Lorsqu’on est sensible aux innombrables enseignements bibliques sur les rôles respectifs de 1’homme et de la femme, la position de Débora à la tête de la nation, ne peut que refléter un malaise profond. La situation est anormale, les équilibres brisés, l’harmonie rompue. Péché il y a, mais à qui la faute: usurpation féminine ou irresponsabilité masculine ?

Aucun doute n’est permis : Débora est exempte de tout blâme. A l’opposé d’une militante d’un mouvement féministe, aucune contestation des rôles ne se manifeste chez la femme de Lappidoth. Chef de la nation, elle ne cherche aucune gloire personnelle. Devant une victoire décisive et assurée (Dieu est de nouveau avec Israël), elle préfère s’effacer et appeler un homme (Barak) pour prendre le commandement des forces armées, consciente que la gloire rejaillira sur le vainqueur.

Mais voilà: Barak l’appelé, hésite. Indigne de la gloire du héros (Barak n’est pas une «baraque» ), il devra laisser les honneurs du champion à quelqu’un d’autre, à une personne animée d’une foi exemplaire: en l’occurence une autre femme (Jaël). Bien qu’étant le meilleur des hommes de sa génération (Débora ne l’a-t-elle pas choisi ? N’est-il pas le seul homme cité en exemple au chapitre 5 ?), Barak est frappé du mal rongeant la gent masculine de son époque hésitation, tergiversation, vacillation, flottement, tâtonnement, renoncement. La lâcheté masculine pousse Débora «à porter les pantalons». Aucune usurpation, simplement un vide à remplir, temporairement, puisque à tous moments elle est prête à s’effacer.

En plus de l’effort pour passer le flambeau à Barak, l’auteur relève l’attitude humble du juge de deux manières. La femme de Lappidoth siège sous un palmier (Jug 4.5). En indiquant que Débora ne juge pas à découvert, l’auteur veut-il symboliser la soumission de cette femme à Dieu ? D’autre part, l’auteur consacre peu de place à Débora, comme pour marquer l’ effacement volontaire de cette femme. Contrairement à Ehud, vers qui tous les regards convergeaient, Débora agit dans les coulisses, et si elle est contrainte à faire une apparition publique, ce n’est que l’instant d’un éclair, à l’image d’ailleurs de cet orage imprévu (Jug 5.4, 21) qui s’est abattu sur le champ de bataille.

Un rapprochement entre les deux moyens de libération envoyés par l’Eternel (une femme juge et l’orage estival) mérite un bref arrêt. Dans les deux cas le libérateur est inhabituel: une femme juge; un orage hors saison. Dans les deux cas le libérateur agit avec rapidité: Débora n’apparaît sur scène que l’espace de deux paroles; l’orage surprend les troupes ennemies par sa soudaineté. Enfin, les deux libérateurs symbolisent la bénédiction par la fertilité: une épouse probablement mère de famille; l’eau en abonqance à un moment où l’on en manque le plus.

Une deuxième héroïne

Comme pour confirmer l’attitude exemplaire de Débora, une deuxième femme s’élève au-dessus de la mêlée. La notion de dualité dans la pensée hébraïque est fondamentale. La répétition indique l’emphase, la solennité, l’assurance, la certitude. Les en vérité, en vérité ou saint, saint, saint nous sont familiers. Dans le domaine juridique, un double témoignage était nécessaire avant toute condamnation. Le courage d’une deuxième femme dans un contexte de faiblesse masculine, confirme les propos sur Débora et Barak. Ces personnes représentent plus que des individus particuliers; ils reflètent deux tendances: les forts par nature (les hommes) sont lâches, alors que les faibles (les femmes) sont fermes. C’est sur deux héroïnes que Dieu peut s’appuyer pour sauver le peuple. Gloire aux femmes, honte aux hommes!

Quelques traits de plume suffiront à notre écrivain pour situer l’arrière-plan de la deuxième femme: Jaël est l’épouse de Héber le Kénien. L’information doit être d’importance, puisque l’auteur nous la donne deux fois (4.17; 5.24). Descendants du beau-père de Moïse, les Kéniens s’étaient intégrés au peuple élu. Maheureusement, le mari deJaël – détaché de son clan (Jug 4.11 ), mais lié avec un roi païen (Jug 4.17) – semble avoir fait marche arrière. Les relations entre Héber et Israël se sont refroidies. Dans un temps de tiédeur spirituelle pour Israël, Jaël est l’une des dernières à rester bouillante pour l’Eternel. Comme Débora, elle «portera les pantalons» l’espace d’un instant, le temps d’un coup de marteau. Pour remplir le vide créé par l’effacement masculin, démunie de toute arme, elle saisit pieu et marteau pour clouer au sol Sisera, le général cananéen.

Par son engagement, Jaël rappelle aussi Ehud, le deuxième juge (Jug 3.12-30). Les différences sont minimes. Qu’il s’agisse d’un homme haut placé (Ehud) ou d’une femme insignifiante (Jaël), d’une épée enfoncée à l’horizontale dans le corps du roi Eglon ou d’un pieu martelé à la verticale dans la tête du général Sisera, d’une visite dans la ville fortifiée de l’ennemi ou d’une invitation dans la tente vulnérable d’une fidèle, les paramètres majeurs sont les mêmes: un combat solitaire, des paroles séductrices pour endormir la méfiance de l’oppresseur, un coup décisif et mortel porté au chef ennemi. Si l’auteur s’était limité à suggérer la fidélité d’Ehud (voir étude sur «Ehud : la fidélité au zénith» ), il proclame haut et fort le comportement irréprochable de Jaël : Bénie soit entre les femmes Jaël, femme de Héber, le Kénien ! Bénie soit-elle entre les femmes qui habitent sous les tentes! (Jug 5.24). En dehors de Marie, mère de Jésus (Luc 1.42), aucune autre femme n’a reçu un tel témoignage !

Entre la crainte et le courage

L’évaluation de Barak n’est pas aussi flatteuse. Alors que deux femmes sont fidèles, le meilleur des hommes hésite. Il a peur de l’ennemi et n’accepte d’engager le combat que si Débora: la mère (Jug 5.7) lui tient la main. Faut-il s’étonner que la gloire du héros lui ait échappé !

Mais si Barak est faible, il n’est pas sans mérite. Si hésitation, tergiversation, efforts pour échapper à l’appel, animent notre homme au début, le courage l’emporte à la fin: la mission est acceptée, les troupes sont menées au front. Barak a fini par donner le bon exemple. Lorsque l’auteur reprend le récit au chapitre 5, Barak partage le podium du vainqueur avec Débora (Jug 5.1,12). Le livre des Hébreux présente aussi Barak comme un champion de la foi (Héb 11.32). Avec le temps, les hésitations sont oubliées; seuls restent les exploits: un encouragement pour les multitudes de fidèles «pas toujours fidèles».

Les hésitations de Barak sont les nôtres, mais aussi celles de son époque. Dans le cantique de la victoire, notre écrivain relève l’engagement (après hésitations) des chefs et de plusieurs tribus. Les chefs étaient sans force en Israël (Jug 5.7), mais des chefs se sont mis à la tête du peuple en Israël (Jug 5.2) et le coeur de Débora est aux chefs d’Israël, à ceux du peuple qui se sont montrés prêts à combattre (Jug 5.9). Sur les dix tribus concernées (Juda et Siméon étaient trop au sud), six se sont engagées (Ephraïm, Benjamin, Manassé [Makir], Zabulon, Issacar et Nephthali :Jug 5.13-15a,18) et quatre sont lamentablement restées en retrait (Ruben, Gad [Galaad], Dan et Aser: Jug 5.15b-17).

Répétition du récit

Avant de conclure, deux remarques d’ordre littéraire doivent encore être faites. La première concerne le parallélisme entre les chapitres 4 et 5. Pourquoi rapporter deux fois les mêmes événements ? A l’inverse d’un libéralisme stérile et entêté qui se borne à «discerner», dans toute répétition, une pluralité de sources contradictoires (ne répétera-t-on jamais assez comment cette voie est fausse et sans issue ?), la reprise d’un événement fait partie intégrante d’une pensée hébraïque friande d’images et de comparaisons. Reprise n’est pas redite: deux témoignages valent mieux qu’un; une image en complète une autre. L’essence de la poésie hébraïque repose sur les comparaisons d’idées: parallélismes synonymique, antithétique, climatique; et ceci au niveau des mots, des phrases, des paragraphes, des chapitres, voir de livres entiers. Ils foisonnent dans le texte sacré.

Pour le cycle de Débora, le parallélisme convient à merveille. L’auteur ne veut-il pas exprimer des contrastes entre hommes et femmes, juge et peuple, force et faiblesse, crainte et courage, doute et foi, asservissement et libération ? Pourquoi ne pas renforcer les dualités des attitudes, par des dualités sur le plan littéraire ? Les chapitres 4 et 5 reflètent deux genres littéraires (prose et poésie), deux points de vue (pendant et après le combat), deux évaluations de Barak (blâme et louange). Il ne s’agit pas de sources contradictoires, mais d’une plume chevronnée qui sait adapter son style au message proclamé, tout en intégrant à son oeuvre le poème de notre juge-compositeur .

Les sentiments des fidèles

Si le poème du chapitre 5 permet de contraster la prose du chapitre précédent, il favorise aussi la communication de sentiments. La poésie, par ses combinaisons judicieuses de mots et d’images, crée une dynamique propice à l’expression de sentiments parfois explosifs. Souvent ignorés dans nos cultures occidentales, les sentiments font partie intégrante de la vie. La tristesse devant l’oppression ou la joie de la libération doivent pouvoir se manifester.

Deux autres techniques littéraires permettent d’exprimer des sentiments de soulagement lorsque la justice divine se réalise: le sarcasme et le ridicule. Le sarcasme marque le renversement des choses: grotesque est la chute du méchant dont la force n’a pu tenir un instant devant le courroux divin.

Ainsi, l’opprimé et le persécuté jubilent à la lecture du sort de Siséra : le pillard assoiffé de richesses (Jug 5.30) perd son bien le plus précieux (la vie); celui qui commande aux autres de mentir (Jug 4.20), se voit trompé; 1’homme qui voulait dominer le corps des femmes (allusion au viol en Jug 5.30), finit aux pieds d’une femme (Jug 5.27); celui qui voulait pénétrer dans le corps des femmes par la violence, se fait transpercer la tête par un objet qui soutient les habitations des femmes (un pieu).

Le ton sarcastique qui décrit le sort du méchant est une constante dans le livre des Juges. Pour rappeler le destin de deux des trois oppresseurs qui précèdent le cycle de Débora, on peut relever qu’Adoni-Bézek est frappé du châtiment infligé à ses victimes: amputation des pouces des mains et des pieds (jugement qu’il approuve sans la moindre critique: Jug 1.7).

Quant à la mort d’Eglon, elle est des plus grotesques. Affronté par un égal (contrairement à Siséra qui est tué par une femme insignifiante), le roi de Moab est pourfendu horizontalement. La fin de la scène est imprécise: il sortit par derrière (Jug 3.22). De qui ou de quoi s’agit-il ? (1) D’Ehud qui en combattant rusé se serait échappé par une issue secondaire. (2) De l’épée qui, après avoir pénétré dans l’adversaire, sort dans son dos. (3) Des excréments d’Eglon. Le gros qui s’empiffrait au détriment des pauvres (son tour de taille approchait les 1,50 mètres), éclate sous l’épée. Sujet à des problèmes de constipation (comme le suggère la longue attente des serviteurs: Jug 3.24), le voilà délivré de son mal puisque ses excréments se répandent au dehors!1 De son côté, Ehud profite du quiproquo créé par l’odeur pour s’échapper et organiser ses troupes. Quelle que soit l’ explication (l’auteur a peut-être pensé à toutes ces possibilités), le lecteur sourit devant le sort réservé au méchant.

Le sarcasme est un genre littéraire particulièrement bien adapté pour relever le sort de l’homme impitoyable. Que la ruine atteigne (les méchants) à l’improviste, qu’ils soient pris dans le filet qu’ils ont tendu, qu’ils y tombent et périssent! Et mon âme aura de la joie en l’Eternel, de l’allégresse en son salut (Ps 35.8-9).


D.A.
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Arnold Daniel
Daniel Arnold a été pendant de longues années professeur à l’Institut biblique Emmaüs. Il est aussi l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels des commentaires sur des livres bibliques.