Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page

Ehud : La fidélité au zénith (Juges 3.12-30)

Evaluation

Le titre est-il bien choisi ? Un commando qui utilise ruse et tromperie pour tuer un adversaire sans lombre d une hésitation, peut-il servir dexemple moral ? Un meurtrier na pas bonne presse. Mais attention aux confusions, gare à ces raccourcis qui gomment les frontières. Un guerrier nest pas nécessairement un criminel! Ehud est un libérateur, un sauveur suscité par Dieu pour mettre fin à la tyrannie dun roi étranger.

Si un lecteur veut comprendre Ehud sans étudier les chapitres précédents, il doit veiller, à linstar du voyageur qui prend un train en marche, à ne pas manquer Othniel, ce marchepied qui donne accès au convoi des Juges. Objet de notre première étude, le portrait-robot dOthniel léclaireur avait fixé le cadre de justice, de foi et de courage dans lequel sexerçait le ministère des juges. Précédé immédiatement par ce panneau indicateur, linterprète dEhud est orienté dans sa lecture. Le deuxième juge marchera dans les traces du premier.

Soucieux de clarté, lauteurdes Juges fournira une aide supplémentaire pour la compréhension de son message. A la fin du récit dEhud,la mention et le pays fut tranquille pendant quatre-vingt ans (Jug 3.30) permet de contrôler lanalyse. Le pays est en repos à lissue du ministère du juge, un repos total même puisque le chiffre fourni est le double de celui donné pour Othniel, le juge type (80 au lieu de 40: Jug 3.11,30). Qui dit repos dans le contexte de la justice divine, dit approbation divine. Si le lecteur a développé des réserves sur le comportement de ce juge, la bénédiction finale linvite à reprendre son étude: retour à la case départ pour rectifier linterprétation du texte.

Comme des projecteurs qui illuminent une scène aux deux extrémités, comme deux phares qui marquent lentrée dun chenal, le portrait dOthniel et la mention du repos éclairent linterprète et lui évitent de faire naufrage : Ehud est fidèle, il est doublement fidèle.

Sa récompense deux fois supérieure à celle dOthniel (et à dautres juges comme Débora et Gédéon: Jug 5.31; 8.28) peut sexpliquer de deux manières. Ehud peut avoir reçu la part dhéritage de laîné (une portion double des autres: Dt 21.17) pour sa grande fidélité. Parfait en tous points, il est lexemple à suivre, le leader par excellence. Dautre part, la récompense double peut marquer une double fidélité: celle du juge et celle du peuple. Sans devoir trancher entre ces deux explications, nous relèverons la fidélité générale de cette génération, en commençant par celle du peuple pour continuer par celle du juge. L engagement du peuple

La période des juges est marquée par une succession de révoltes du peuple contre Dieu; révoltes qui engendrent la colère divine; colère qui suscite des oppresseurs; oppresseurs qui amènent le peuple au brisement et à la repentance; humiliation qui touche le coeur sensible de Dieu. Celui-ci envoie alors un libérateur pour aider le peuple à chasser lennemi. A la génération suivante, loin davoir appris la leçon, le peuple senfonce une nouvelle fois et plus profondément dans lapostasie. Le cycle est vicieux, car à chaque ronde, on avance davantage dans les ténèbres. Lécart entre Dieu et le peuple se mesure à la distance séparant le juge du peuple. Plus ce dernier séloigne de lEternel, plus il conteste le messager divin. Au début de la période des juges, le peuple, après avoir confessé son péché, se place à lunisson derrière Ehud; avec Débora, les premiers signes de dissension apparaissent (Jug 5.15b-17, 23); Gédéon reçoit des reproches des gens dEphraïm (Jug 8.1), qui les transforment en menaces de mort pour Jephthé (Jug 12.1); quant à Samson, il se voit livré à lennemi par Juda, la tribu qui aurait dû montrer lexemple (Jug 15.11- 13)!

Ehud en vedette

Si lon revient à la génération dEhud et à lengagement du peuple derrière son juge, il faut noter que le mérite de la libération en revient surtout au juge. Sans omettre entièrement le peuple, lauteur montre par la place quil consacre au deuxième juge, que celui-ci tient le rôle clé de cette rédemption. Ehud est lacteur principal. Sil nest plus seul en piste comme Othniel, il continue à monopoliser lattention du lecteur. Le récit arrangé en forme de chiasme concentre toute laction autour du combat solitaire du juge à Jéricho.

Ehud rappelle Josué et préfigure David. Dans un premier temps, il explore le territoire ennemi. Ensuite, il y retourne pour pénétrer dans Jéricho et affronter seul le colosse ennemi (si Goliath dominera par sa stature, Eglon impressionnait par sa corpulence). Après avoir défait le chef, Ehud sonne du cor, se met à la tête du peuple et leur dit: suivez-moi, car lEternel a livré entre vos mains les Moabites, vos ennemis (Jug 3.27-28). En vrai chef, il précède ses troupes au combat. Il est présent du début à la fin de la libération.

Ethique de la guerre

La stratégie suivie pour vaincre lennemi est relevé avec soin par lauteur. Elle débute par la ruse et la tromper culmine par la mort du tyran et sachève par lannihilation des troupes ennemi. Avant de reprendre ces trois aspects, un mot sur léthique divine simpose.

Le respect du prochain tel quil est énoncé dans les dix commandements nexclut ni lusgae de la force ni le recours à la ruse. Certes, le prochain doit être traité avec équité. LAncien comme le Nouveau Testament demandent à lindividu de ne pas répondre à la haine la haine. Lamour divin commande même daccepter des contrariétés, des injustices et des humiliations. Si lindividu doit tendre lautre joue, autre est lattitude de la société. Le ministère des autorités consiste à faire respecter la justice, ou du moins à restreindre les injustices. Linnocent doit être protégé contre les menaces les plus graves. La police et larmée doivent sopposer au méchant, au besoin par la force. La justice doit, si le délit est prouvé, condamner le coupable et, pour les offenses les plus graves, demander la peine capitale. Juste après avoir donné les dix commandements à son peuple (Ex 20), Dieu ordonne de tuer les meurtriers (Ex 21.12) .Ainsi, la peine capitale ne contredit pas le sixième commandement, mais léclaire. Le respect de la vie innocente exige la mort de celui qui na pas ce respect. Dautre part, si le meurtrier perd le droit à la vie, il perd aussi le droit au respect, en particulier le droit à la vérité. Pour tuer le meurtrier, on peut le tromper si nécessaire. Eglon est ce meurtrier, et Ehud en le tuant et en le trompant pour le tuer nenfreint nullement la justice divine telle que Dieu la révélée. LEternel lui-même nenvoie-t-il pas parfois un esprit dégarement pour tromper celui qui doit mourir (endurcissement de Pharaon, aveuglement dAchab:Ex 14.17; 1 Rois 22.19- 23) ?

Stratagème de guerre

La ruse dEhud comporte trois volets. En premier lieu, il cherche à endormir la méfiance de lennemi: un présent est offert au roi de Moab. Comme plusieurs hommes sont nécessaires pour son transport, le don est dimportance. Etait-ce un tribut exigé par l ennemi ou un cadeau spontané ? Peu importe. Labondance des biens matériels et le calme dans lequel lopération de déroule semblent témoigner de la soumission et du bon vouloir des sujets. Eglon sapplaudit de sa puissance et de sa domination. Lefficacité du soporifique est rapide et agit dès le départ du groupe dIsraélites. Lorsque Ehud revient, la vigilance est déjà relâchée.

Le deuxième aspect du stratagème ressort de larme dEhud. Le juge est un Benjamite (littéralement un fils de ma main droite) qui ne se servait pas de la main droite (Jug 3.15). Etait-il gaucher ou plus vraisemblablement ambidextre comme semble lindiquer Jug 20.16 ? Dans tous les cas, il fixe son épée sur le côté droit pour mieux passer les contrôles «anti-terroristes» : les gardes ne cherchaient-ils pas surtout les épées sur le côté gauche? Dautre part, lépée est privée de garde (puisque le manche même senfoncera dans 1a chair du roi: Jug 3.22) afin de mieux épouser le profil de la jambe (une épée plate dune coudée se colle aisément contre la cuisse). .

Finalement, Ehud misera sur le despotisme de son adversaire pour lisoler de ses gardes. O roi! Jai un message secret pour toi (Jug 3.19). Eglon qui rêve comme tout tyran dasseoir encore davantage sa domination, «discerne» en Ehud un traître prêt à se vendre à lui. Le roi dit: Silence! Et tous ceux qui étaient auprès de lui sortirent (Jug 3.19). A linstant, lentretien particulier désiré est accordé. Prenant Ehud pour un traître, Eglon linvite sans se douter que le Benjamite cherche justement à le tromper. Au côté du roi ne se trouve pas un fils de ma droite qui aurait passé à gauche (changé de camp), mais un homme qui sans se servir de la main droite a placé à sa droite lépée de la justice! Le méchant qui veut écraser les fidèles par la parole dun traître reçoit la parole de Dieu (Jug 3.20), celle de la justice divine qui le transperce (l épée du juge). Lironie est à son comble; le renversement est total. Le méchant tombe par sa méchanceté.

Une victoire totale

La mort dEglon est fondamentale. Général en chef de ses troupes et artisan qui tire toutes les ficelles, le roi de Moab est le centre névralgique de la force ennemie. Cest lui qui doit être abattu en premier. Pour se défaire dune tyrannie, il faut lui trancher la tête. Déstabilisé, désorienté, désemparé même, lennemi sera ensuite détrôné et détruit. A la décapitation suivra le démembrement.

Pour marquer et annoncer la défaite totale de loppresseur, Eglon est transpercé de part en part (1épée sortant même par derrière: Jug 3.22). Larme est laissée dans le corps pour souligner laspect irrévocable de la défaite. Si ce symbole est marquant pour le lecteur, il lest encore plus pour lennemi. Après avoir frappé Eglon, lépée d Ehud sape le moral du peuple à commencer par celui des plus proches collaborateurs du tyran. Les deux tranchants de lépée reflètent bien le coup double porté à lennemi; ils annoncent aussi la débâcle complète de loppresseur.

Une fois le chef tué, leffort militaire se porte sur les troupes. Ehud rassemble ses compatriotes pour les mener au combat. Il ne se contente pas de chasser ladversaire. Il veut le détruire. En contrôlant les gués du Jourdain, il lui coupe toute voie de retraite (Jug 3.29). lls battirent dans ce temps-là environ dix mille hommes de Moab, tous robustes, tous hommes vaillants, et pas un néchappa (Jug 3.29). La défaite des oppresseurs est complète.

Lengagement total du juge peut étonner. Lannihilation de lennemi nest-elle pas la marque dun coeur dépourvu de compassion ? Il nen est rien. La vraie compassion cherche à lutter contre les forces du mal. Un ennemi mort est toujours un ennemi inoffensif, comme en témoigne la longue période de paix qui suivra. De plus, Ehud, le libérateur divin, est aussi le justicier de lEternel. Non seulement le chef des meurtriers (Eglon) doit être puni de mort, mais encore tous ceux qui se sont associés à ses barbaries (ses troupes). Unis dans le péché, ils doivent être unis dans le jugement.

Le courage du héros

La sympathie de lauteur inspiré face au combat mené par Ehud peut étonner plus dun esprit aujourdhui. Le pacifisme moderne toujours disponible pour lever une armada de boucliers face à tout usage de la force, est prêt à jeter la pierre à notre héros. La parole de Dieu est plus nécessaire que jamais. Engagé, dévoué pour son peuple, courageux à lextrême, assez lucide pour ne pas être berné par un utopisme périlleux, Ehud saisit le mal par les cornes et le détruit. Il est lexemple même du héros dont une nation peut être fière. Avec lui, la fidélité est au zénith.

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page
Arnold Daniel
Daniel Arnold a été pendant de longues années professeur à l’Institut biblique Emmaüs. Il est aussi l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels des commentaires sur des livres bibliques.