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Elisée et le siège de Samarie

(2 Rois 6.24-7.20)

Ce récit est le plus détaillé du cycle d’Elisée (2 Rois 2.1-8.15), mais paradoxalement, le prophète y tient une place relativement modeste. Le narrateur s’arrête sur d’autres personnages autant que sur le prophète. Il rapporte les revendications folles d’une femme affamée qui vient de manger son fils, il souligne les réactions hâtives et insensées du roi d’Israël, il détaille la visite hésitante et étonnante de quatre lépreux dans le camp syrien, il insiste sur la mort de l’écuyer incrédule.

Ces personnages détournent temporairement l’attention du lecteur d’Elisée, mais en y regardant de plus près, on réalise que fondamentalement, ils le mettent en valeur. Le contraste entre la connaissance parfaite du prophète et la sagesse limitée des autres hommes est telle que les qualités d’Elisée n’en ressortent que mieux. Comme un écrin de velours noir valorise la brillance d’un petit diamant, ainsi la cécité ou la myopie des personnages met en évidence la clairvoyance du prophète.

La dispute abominable de deux femmes et le jugement insensé du roi d’Israël (6.26-31 )

Le récit de la femme qui vient revendiquer au roi d’Israël le fils vivant d’une autre femme (6.26-31) fait penser au récit des deux femmes qui viennent demander justice au roi Salomon pour un enfant resté vivant (l Rois 3.16-28). Tout lecteur de 1-2 Rois un tant soit peu attentif à l’ensemble du livre ne manquera pas de faire le rapprochement. Dans les deux cas, suite à la mort d’un enfant, le roi est interpellé pour régler la dispute qui oppose deux mères au sujet de l’enfant resté vivant.

Si les points communs sont manifestes, les différences le sont tout autant. Dans le premier récit, les deux femmes sont orientées vers la vie. La cause du premier décès est accidentelle et engendre une intense douleur chez la mère au point qu’elle dérobe un autre bébé pour pouvoir, malgré son malheur, élever un enfant. Quant à la femme lésée, elle est prête à renoncer à son fils pour lui sauver la vie. Lorsque Salomon propose de couper l’enfant en deux, elle s’écrie: «Ah! mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. (1 Rois 3.26). Dans le second récit, les femmes sont orientées vers la mort. D’un commun accord, les deux femmes assassinent le premier enfant et le mangent. La femme dont l’enfant est mort revendique ensuite l’autre enfant au roi pour pouvoir le manger lui aussi. La raison pour laquelle la mère de l’enfant vivant l’a caché n’est pas donnée. Est-ce pour le sauver de la mort ou pour pouvoir le manger toute seule? L’attitude de ces deux femmes fait craindre le pire.

Le contraste entre les deux récits est tout aussi manifeste au niveau de l’attitude des deux rois. Salomon, dans un acte de sagesse qui est devenu proverbial, feint la pire des injustices afin d’identifier la vraie mère (« Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre » 1 Rois 3.25). Par contre, le roi d’Israël à l’époque d’Elisée décide la pire des injustices sans pour autant résoudre la dispute entre les deux femmes. Au lieu de condamner les deux mères pour meurtre et retirer de leurs mains l’enfant encore vivant; il décide d’arrêter le plus juste des hommes, le prophète Elisée. La justice est bafouée. Les coupables ne sont pas importunés et les innocents sont condamnés: l’enfant est abandonné aux mains des deux meurtrières et Elisée est menacé de mort (« Le roi dit: Que Dieu me punisse dans toute sa rigueur si la tête d’Elisée, fils de Schaphath, reste aujourd’hui sur lui! ». 6.31).

Elisée, l’homme au discernement remarquable (6.32-7.2)

La justice insensée du roi d’Israël ne tranche pas seulement avec la justice de Salomon, mais aussi avec le discernement d’Elisée. Le prophète annonce quatre choses. Les deux premières prophéties concernent la vie du prophète et s’accomplissent immédiatement; les deux autres prophéties touchent le peuple et l’écuyer du roi, et se réalisent le lendemain.

Elisée commence par annoncer la décision du roi de l’arrêter pour le tuer (6.31), puis rajoute aussitôt le revirement du roi (« Le bruit des pas de son maître ne se fait-il pas entendre derrière lui? » 6.32). Elisée sait que le roi est injuste; il l’appelle « fils de meurtrier », mais il connaît aussi son instabilité. Le verset 33 est diversement traduit selon l’identité du sujet des verbes parler et dire. Certains y voient deux fois le messager («le messager descendit et dit… » : Colombe, Synodale, TOB, NIV), d’autres pensent que seul le premier verbe se rapporte au messager et que le second se rapporte au roi (« le messager descendit et le roi dit… »: Darby, Semeur), d’autres enfin attribuent les deux actions au roi (« le roi descendit et dit… »: Jérusalem).La fin du verset précédent (« Le bruit des pas de son maître ne se fait-il pas entendre derrière lui? » 6.32) et les paroles qui suivent (« Voici, ce mal vient de l’Eternel; qu’ai-je à espérer encore de l’Eternel? » 6.33) donnent à penser que le roi est personnellement présent. Même la TOB rajoute dans une note: « le messager parle au nom et, en la circonstance, en présence du roi dont la démarche personnelle signifie un changement d’attitude: il vient non plus sévir contre le prophète mais le consulter ».

Après la réalisation de sa double prophétie, Elisée annonce deux faits qui se réaliseront le lendemain: la fin de la famine (7.1) et l’impossibilité pour l’écuyer d’en profiter (7.2). Elisée voit juste. Ce qu’il annonce avec précision se réalise à la lettre. Il ne prédit pas seulement la fin de la famine, mais précise le moment (le lendemain) et le prix de deux aliments de base. En 24 heures, on passe d’une détresse extrême à l’abondance; du prix exorbitant pour une nourriture sans grande valeur nutritive et provenant, de plus, d’un animal impur (« Une tête d’âne valait quatre-vingts sicles d’argent » 6.25), on passe aux prix dérisoires des liquidations de stock (« On aura une mesure de fleur de farine pour un sicle et deux mesures d’orge pour un sicle, à la porte de Samarie » 7.1). La chose paraît tellement incroyable que l’écuyer du roi ridiculise le prophète (« Quand l’Eternel ferait des fenêtres au ciel, pareille chose arriverait-elle? » 7.2). Peut-être suggère-t-il que même une pluie exceptionnelle ne suffirait pas à faire pousser les céréales si rapidement.

Elisée annonce l’avenir avec précision, mais pas de manière exhaustive. Il ne dit rien, par exemple, sur la manière dont la famine prendra fin: aucune parole sur le bruit de chars et de chevaux que le Seigneur fera entendre dans le camp des Syriens (7.6). Concernant l’ écuyer du roi, Elisée se contente de dire qu’il verra de ses yeux l’abondance de nourriture, mais n’en profitera pas (7.2): aucune parole sur la raison de cet empêchement. Sa destinée funeste lui est cachée. La prophétie d’Elisée pour le peuple n’est pas donnée pour agir, mais pour espérer. Elle n’est surtout pas donnée pour spéculer comme nous le verrons quand nous examinerons te comportement de l’écuyer.

Les lépreux: de l’égoïsme au bon sens (7.3-10)

Le développement sur les quatre lépreux complète et contraste le développement sur les deux mères. La souffrance devant la famine, puis l’égoïsme devant la nourriture marquent les deux groupes. Cependant, le comportement des lépreux, sans être lumineux, est beaucoup plus acceptable que celui des femmes. Les mères ne pensaient qu’à elles et sont allées jusqu’au meurtre le plus abominable. Les hommes pressés par la nécessité comme les femmes envisagent non la possibilité de tuer, mais l’éventualité de mourir plus rapidement. Devant les biens abandonnés par les Syriens, ils ne pensent qu’à eux dans un premier temps, mais, travaillés par leur conscience et par le bon sens, ils finissent par sortir de leur égoïsme pour annoncer la bonne nouvelle à tout le peuple.

L’exemple des quatre lépreux est parfois utilisé pour encourager les chrétiens à partager la bonne nouvelle de l’Evangile avec leurs contemporains. La dimension christocentrique des textes d’Elisée (voir «Elisée, le prophète des signes» dans Promesses 122) nous encourage à aller dans ce sens. Comme les lépreux, le chrétien n’est pas un héros au départ, mais devant la grâce qui lui est faite, il ne peut plus se taire. Sa conscience travaillée par le Saint-Esprit le pousse à informer les autres hommes de la grâce et du salut disponible en Jésus-Christ (cf. 1 Jn 4.10-11).

Le parallélisme avec le texte des deux femmes ressort aussi au niveau du comportement du roi. Dans les deux récits, le roi manque totalement de discernement. Quand la nouvelle de l’abandon du camp syrien lui parvient, le roi croit à une ruse: «Je vais vous dire ce que nous font les Syriens. Comme ils savent que nous sommes affamés, ils ont quitté le camp pour se cacher dans les champs, et ils se sont dit: Quand ils sortiront de la ville, nous les saisirons vivants, et nous entrerons dans la ville » (7.12). Sans le bon sens d’un serviteur, qui envoie des éclaireurs vérifier le départ des Syriens, la ville serait restée dans la désolation.

Le parallélisme entre les deux récits fait ressortir un chiasme de tout le récit du siège de Samarie, avec au centre la quadruple intervention prophétique d’Elisée:
A.1 Introduction: intensité de la famine (6.24-25)
B.1 L’histoire des deux femmes et la myopie du roi (6.26-31)
C.1 Deux prophéties d’Elisée concernant directement le prophète (6.32-33)
C.2 Deux prophéties d’Elisée sur le sort de la ville et de l’écuyer (7.1-2)
B.2 L’histoire de quatre lépreux et la myopie du roi (7.3-15)
A.2 Conclusion: abondance de la nourriture (7.16-20)

Le miracle (7.6-7)

Avant de nous pencher sur la conclusion du récit et le comportement de l’écuyer (7.16-20), il convient de faire quelques remarques sur l’intervention miraculeuse de l’Eternel.

Cette intervention est fondamentale, bien sûr, car toute la libération en dépend. Sans le concours de l’Eternel, Samarie serait tombée aux mains des Syriens, Notons que l’auteur place ce point tournant à mi-chemin entre le début et la fin du récit (le texte qui précède les versets 6- 7 représente 45% de la narration, et les versets qui es suivent en représentent 47%). Ainsi le narrateur place l’intervention d’Elisée au centre thématique du récit, et l’intervention divine au centre « mathématique ».

L’intervention divine est étonnante sur plus d’un plan. L’armée de l’Eternel qui était visible lors du siège de Dothan (6.17), mais n’était pas intervenue, intervient ici tout en restant invisible. Seul le bruit est perceptible. Ce bruit a dû être fort important puisque les Syriens ont pensé avoir à faire à deux armées réunies (« Voici, le roi d’Israël a pris à sa solde contre nous les rois des Hittites et les rois des Egyptiens pour venir nous attaquer » 7.6). Or, les Israélites n’ont rien en-endu. (Le thème du silence est d’ailleurs souligné indirectement dans le rapport des lépreux qui relèvent l’absence de tout bruit dans le camp syrien: 7.10). L’intervention de l’armée céleste est aussi discrète que possible. Elisée ne l’annonce pas et l’auteur de 1-2 Rois n’en parle qu’à mots couverts sans jamais la nommer textuellement (« Le Seigneur avait fait entendre dans le camp des Syriens un bruit de chars et un bruit de chevaux, le bruit d’une grande armée » 7.6). Cette armée ne laisse aucune trace puisqu’elle ne frappe aucun Syrien. Tout ce qui reste du « combat » (tentes, chevaux, ânes, biens divers) n’est dû qu’au départ hâtif des Syriens.

L’écuyer à la porte de la ville (7.16-20)

L’écuyer, au premier abord, est un personnage secondaire. Sa présence n’affecte en rien la trame de l’histoire et le narrateur aurait pu, semble-t-il, ne pas le mentionner. Et pourtant, c’est le contraire qui se passe. L’auteur insiste lourdement sur le sort de l’écuyer. Il s’en sert même comme point de conclusion de tout son récit. Manifestement, l’écuyer véhicule une leçon importante aux yeux du narrateur.

Une question fondamentale que le lecteur doit se poser concerne la présence de l’écuyer à la porte de la ville. Que faisait l’homme à cet endroit et à ce moment? On apprend que « le roi avait remis la garde de la porte à l’officier sur la main duquel il s’appuyait » (7.17). L’écuyer était donc chargé de garder la porte de la ville, mais le texte ne précise pas si l’initiative en revenait au roi ou à l’écuyer. Dans le premier cas, on verrait la mort de l’écuyer comme une sorte de fatalité: par un malheureux hasard, la surveillance de la porte échoit à l’incrédule écuyer qui expire accidentellement piétiné par la foule. Dans le second cas, la mort de l’écuyer n’est pas liée à la fatalité, mais à son égoïsme et à sa foi spéculative. Ce point mérite d’être approfondi.

Elisée avait dit à l’écuyer incrédule: « Tu le verras de tes yeux; mais tu n’en mangeras point » (7.2). Sur le moment, l’officier avait sans doute souri à cette menace, mais le lendemain lorsque le rapport des lépreux s’était ébruité (de telles nouvelles ne peuvent rester longtemps cachées), l’écuyer avait sans doute changé d’attitude.Craignant être laissé pour compte, l’écuyer voulait être aux premières loges pour profiter des denrées laissées par les Syriens. Connaissant la prophétie d’Elie sur la chute du prix des denrées alimentaires consécutive à leur soudaine abondance, l’écuyer voulait peut-être non seulement manger de ces biens, mais profiter de cette situation pour s’enrichir. En gardant la porte de la ville, l’homme pouvait empêcher le peuple de sortir et piller le camp syrien. Au nom du roi, l’ officier planifiait sans doute de ramasser la majeure partie des biens pour les revendre à des prix supérieurs, sachant aussi qu’une abondance de denrées casse les prix. Au lieu de s’écarter à l’arrivée de la foule, l’écuyer a voulu s’interposer pour l’empêcher de sortir. Ce geste lui a coûté la vie. La mort de l’écuyer n’est pas un accident malheureux; mais un accident stupide. C’est poussé par l’avidité du gain que l’écuyer s’est stupidement interposé devant la foule en délire.

Si Elisée avait prophétisé ouvertement la mort de l’écuyer, celui-ci se serait gardé de s’exposer à tout danger. Réalisant que la parole du prophète s’était accomplie une première fois (la famine étant sur le point de prendre fin), il aurait redoublé d’efforts pour éviter qu’elle ne s’accomplisse une deuxième fois. Mais puisqu’Elisée n’avait parlé que des biens que l’écuyer verrait sans en profiter, l’homme s’interpose devant la foule craignant que celle-ci ne ramasse tous les biens sans rien laisser pour lui. Dans son effort d’empêcher la prophétie de se réaliser, l’homme en accélère involontairement l’accomplissement

De ces différentes considérations, il ressort que le Seigneur ne dévoile jamais l’avenir pour notre spéculation, mais pour notre encouragement. Dieu ne révèle pas tout, mais il révèle l’essentiel : tout ce qui est nécessaire à notre foi. Comme le dit Paul, Toute l’Ecriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice (2 Tim 3.16).

D.A.
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Arnold Daniel
Daniel Arnold a été pendant de longues années professeur à l’Institut biblique Emmaüs. Il est aussi l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels des commentaires sur des livres bibliques.