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La doctrine difficile de l’amour de Dieu

Pourquoi la doctrine de l’amour de Dieu doit être considérée comme difficile

Le titre de ce livre peut à juste titre surprendre : en effet, si l’on pense à des doctrines difficiles, c’est plutôt la doctrine de la Trinité ou celle de la prédestination qui viennent à l’esprit.

L’immense majorité des croyants aujourd’hui maintient que ce Dieu est un être d’amour. Mais c’est précisément ce qui rend la tâche difficile, car cette croyance largement disséminée en un Dieu d’amour s’insère dans une vision du monde très éloignée de la révélation biblique. Aussi, quand des chrétiens avertis parlent de l’amour de Dieu, ils lui donnent un sens très différent de celui de la culture ambiante.

Dans notre culture, l’amour de Dieu a été purgé de tout ce qu’elle trouve inconfortable : il a été aseptisé, démocratisé et par dessus tout sentimentalisé. Autrefois tout le monde croyait à la justice de Dieu ; aujourd’hui c’est beaucoup plus difficile. Même chez les chrétiens, on tend de plus en plus à présenter un Dieu qui « ressent » plus qu’il n’agit, qui « pense » plus qu’il ne dit.

Un courant culturel postmoderne, puissante, renforce la vision syncrétiste, sentimentale et souvent pluraliste de l’amour de Dieu.

Un des résultats les plus dangereux de l’influence de ces versions contemporaines sentimentales de l’amour est l’incapacité généralisée de l’Église de se pencher sur les questions fondamentales qui nous permettent seules de maintenir une doctrine de Dieu bibliquement équilibrée.

À l’intérieur même des cercles chrétiens, la doctrine de l’amour de Dieu est parfois dépeinte comme plus facile et plus évidente qu’elle n’est réellement.

Cinq façons différentes dont la Bible parle de l’amour de Dieu

1. L’amour particulier intra-trinitaire entre le Père et le Fils

L’Évangile selon Jean est particulièrement riche sur ce thème. Deux fois il est dit que le Père aime le Fils (Jean 3.35 ; 5.20). L’évangéliste insiste aussi sur le fait que le monde doit apprendre que Jésus aime le Père (Jean 14.31). Cet amour intra-trinitaire de Dieu non seulement distingue le monothéisme chrétien de tous les autres monothéismes, mais il est également, selon des modalités surprenantes, à la base de la révélation et de la rédemption.

2. L’amour providentiel de Dieu pour sa création

La Bible n’utilise pas vraiment le verbe « aimer » dans ce sens, mais ce thème y est pourtant facile à trouver. Dieu crée toutes choses et, avant qu’il y ait la moindre trace de péché, il déclare que tout ce qu’il a fait est « bon » (Gen 1). C’est l’œuvre d’un Créateur aimant. Le Seigneur Jésus décrit un monde dans lequel Dieu revêt l’herbe des champs d’une gloire supérieure que les hommes ne voient pas, peut-être, mais que Dieu voit. Les oiseaux trouvent de la nourriture, mais c’est le résultat de la providence aimante de Dieu et pas un passereau ne tombe sans que Dieu le Tout-puissant ne l’ait permis (Mat 6).

3. L’amour salvateur de Dieu pour un monde perdu

Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils (Jean 3.16). La même vérité se trouve dans de nombreux passages des Écritures. Même si Dieu juge le monde, il se présente aussi lui-même comme le Dieu qui invite et ordonne à tous les êtres humains de se repentir. Aux rebelles, le Seigneur souverain crie : « Je suis vivant ! ce que je désire, ce n’est pas que le méchant meure, c’est qu’il change de conduite et qu’il vive. Revenez, revenez de votre mauvaise voie ; et pourquoi mourriez-vous, maison d’Israël ? » (Éz 33.11)

4. L’amour particulier de Dieu pour ses seuls élus

Les élus peuvent être la nation d’Israël dans son ensemble ou l’Église comme corps ou des individus. Dans chaque cas, Dieu met son affection sur ses élus comme il ne la met pas sur les autres. L’élément distinctif n’a rien à voir avec un mérite personnel ou national (Deut 7.7 ; 10.14) ; il n’est rien d’autre que l’amour de Dieu. À l’évidence, cette façon de parler de l’amour de Dieu diffère des trois précédentes. L’aspect discriminant de l’amour de Dieu apparaît souvent : « J’ai aimé Jacob, et j’ai eu de la haine pour Ésaü », déclare Dieu (Mal 1.2-3). De même, dans le N.T., Christ « a aimé l’Église » (Éph 5.25).

5. L’amour conditionnel de Dieu pour ceux qui lui obéissent

Cette facette de l’amour divin a trait à la structure relationnelle de notre connaissance de Dieu. Non pas à la façon dont nous devenons des disciples du Dieu vivant, mais à notre relation avec lui une fois que nous le connaissons. « Maintenez-vous dans l’amour de Dieu », exhorte Jude (Jude 22), laissant l’impression indubitable que quelqu’un pourrait ne pas se maintenir dans l’amour de Dieu. Le Seigneur Jésus commande à ses disciples de demeurer dans son amour (Jean 15.9-10).

Illustrons par une faible analogie : bien que, dans un sens, mon amour pour mes enfants soit immuable, indépendant de ce qu’ils font, il y a un autre sens dans lequel ils savent très bien qu’ils doivent demeurer dans mon amour : si mes adolescents rentrent sans raison valable après l’heure prescrite, ils subiront mes remontrances et seront punis. Inutile de leur rappeler que je fais cela par amour pour eux. C’est vrai, mais la manifestation de mon amour pour eux n’est pas la même quand je les gronde ou quand je les emmène au spectacle. Dans ce dernier cas seulement, ils se sentiront demeurer dans mon amour plutôt que tomber sous ma colère.

Trois observations sur ces différentes façons de parler de l’amour de Dieu

Ne pas absolutiser une de ces façons

Il est facile de voir ce qui arrive si l’une de ces cinq façons bibliques de parler de l’amour de Dieu est absolutisée et considérée comme la seule valable, ou bien si elle devient le prisme à travers lequel les autres façons de parler de l’amour de Dieu sont relativisées.

1. Si nous commençons par l’amour intra-trinitaire de Dieu et l’utilisons comme modèle pour toutes les relations d’amour de Dieu, nous ne maintiendrons pas les distinctions qui doivent être faites. L’amour du Père pour le Fils et l’amour du Fils pour le Père s’expriment dans une relation parfaite, non ternie par le péché d’un côté comme de l’autre. Bien que l’amour intra-trinitaire serve de modèle à l’amour entre Jésus et les siens, une focalisation exclusive ne tiendrait pas compte de la façon dont Dieu s’est manifesté lui-même à des êtres rebelles.

2. Si l’amour de Dieu n’est rien d’autre que sa direction providentielle, nous ne sommes pas loin de l’idée d’une « force » bienveillante quoique mystérieuse. Il serait facile d’inclure ce point de vue dans une forme de panthéisme. L’écologie y trouverait son compte, mais pas la grande histoire du salut, qui nous conduit de la création aux nouveaux cieux et à la nouvelle terre, par le chemin de la croix et de la résurrection de notre Maître.

3. Si l’amour de Dieu est décrit exclusivement comme un élan passionné, ardent pour inviter le pécheur, nous pourrons apporter de l’eau au moulin des arminiens, des semi-pélagiens, ou d’autres qui mettent l’accent sur la vie émotionnelle de Dieu au détriment de sa justice et de sa gloire, mais la perte sera grande. Absolutisée, cette vision (qui a sa part de vérité) occulte certains textes complémentaires et dépouille Dieu de sa souveraineté. Au pire, on en arrive à un Dieu si insipide qu’il ne peut ni intervenir pour nous sauver ni nous châtier, parce que son amour est dit « inconditionnel ».

4. Si l’amour de Dieu se réfère exclusivement à son amour pour les élus, il est facile de dériver vers un dualisme simpliste et absolu : Dieu aime les élus et hait les réprouvés. Bien comprise, cette assertion contient une part de vérité ; séparée des vérités bibliques qui viennent la compléter, elle a engendré l’hyper-calvinisme. Même s’ils ne sont pas nombreux aujourd’hui, on trouve de jeunes pasteurs réformés qui savent qu’il est juste de proposer l’Évangile du salut par grâce mais qui n’ont aucune idée de comment le faire, sans porter atteinte à certains éléments de leur conception de la théologie réformée.

5. Si l’amour de Dieu est analysé uniquement comme la réponse de Dieu à notre obéissance, le danger qui nous guette change encore. Il est vrai que, si nous sommes dans une église caractérisée par le laxisme plutôt que par la crainte de Dieu, insister sur ce côté est sans doute approprié. Mais si l’on oublie les autres aspects complémentaires de l’amour de Dieu, on peut glisser vers la théologie du mérite, en se tourmentant constamment pour savoir si nous avons été suffisamment fidèles aujourd’hui pour mériter l’amour de Dieu.

Bref, nous avons besoin de tout ce que l’Écriture dit sur ce sujet, ou sinon les ramifications doctrinales et pastorales peuvent se révéler désastreuses.

Intégrer ces diverses facettes

Nous ne devons pas voir ces différentes façons de parler de l’amour de Dieu comme indépendantes, compartimentées. Dieu est Dieu et il est un. Non seulement nous devons reconnaître avec gratitude que Dieu, dans sa parfaite sagesse, a pensé préférable de nous présenter ces différentes façons de parler de son amour, mais nous devons aussi les garder ensemble et apprendre à les intégrer selon un équilibre biblique. Nous devons les appliquer à nos vies et à ceux à qui nous présentons la Parole avec une pertinence et une sensibilité façonnées par la façon dont ces vérités fonctionnent dans l’Écriture.

Revisiter certains « clichés évangéliques »

Dans ce contexte, on peut bien se demander si certains « clichés évangéliques » sont toujours valables.

– « L’amour de Dieu est inconditionnel » : Sans doute, c’est vrai dans le 4e sens, en rapport avec l’amour électif de Dieu. Mais ce n’est certainement pas vrai dans le 5e sens : la discipline que Dieu exerce sur ses enfants signifie qu’il peut se détourner de nous : c’est l’équivalent divin de la « colère » d’un père contre son fils adolescent indiscipliné. Aussi, rappeler à un chrétien qui s’enfonce dans le péché le cliché : « L’amour de Dieu est inconditionnel », peut lui donner une fausse impression et causer de graves dommages. Un tel chrétien doit plutôt entendre qu’il ne demeurera dans l’amour de Dieu que s’il fait ce que Dieu dit. Il est donc évident que, sur un plan pastoral, il est important de savoir quels passages et quelle façon d’aborder l’amour de Dieu il faut présenter à telle personne et à tel moment.

– « Dieu aime tout le monde exactement de la même manière. » C’est certainement vrai pour les passages relatifs à la 2e et à la 3e catégorie, dans le domaine de la providence. Après tout, Dieu envoie son soleil et sa pluie autant sur les justes que sur les injustes. Mais ce n’est certainement pas vrai des textes appartenant à la 4e catégorie, le domaine de l’élection.

Ainsi il est clair que ce que la Bible dit sur l’amour de Dieu est plus complexe et plus nuancé que les slogans le disent. Pour être des chrétiens fidèles, nous sommes donc responsables de grandir dans notre compréhension de ce que signifie confesser que Dieu est amour.

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Carson Donald
Donald Carson, professeur de Nouveau Testament à la Trinity Evangelical Divinity School et auteur prolifique, est un des théologiens évangéliques les plus reconnus. Parmi les dernières traductions de ses ouvrages en français, notons un commentaire de l’Évangile selon Jean et Le Dieu qui est là (dont deux chapitres traitent de l'Apocalypse).