Dossier: Le chrétien et la politique
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La guerre des paysans

1. Le contexte historique

La période de la Réforme en Europe n’a pas été qu’une époque de renouveau spirituel initiée par plusieurs réformateurs. Elle a aussi été un temps de troubles sociaux, d’épidémies, et de guerres1 . Ainsi dans des régions situées dans le Sud de l’Allemagne, le Sud de l’Autriche et l’Est de la France, des jacqueries éclatent sous forme d’émeutes, de conspirations, de soulèvements et de mutineries. On appellera ces révoltes le mouvement du Bundschuh (chaussures à lacets) qui durera de 1493 à 1517. Sur le plan social, la basse noblesse, en déclin, se marginalise, pille et brigande ici et là, rendant le courroux des paysans encore plus dur. C’est dans ce contexte que la Réforme va prendre racine, période de troubles, d’insécurité et d’incertitudes politiques, économiques, religieuses et sociales.
Elle est initiée par Martin Luther qui monte au créneau dès 1517 et dénonce les abus de l’église catholique romaine par la publication de ses 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg. Mais à côté de ses travaux théologiques, Luther s’implique aussi dans des travaux d’ordre social et politique. Citons parmi ses écrits :
– À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien (1520)
– De l’autorité temporelle et des limites de l’obéissance qu’on lui doit (1523)
– Contre les hordes pillardes et criminelles de paysans (1525)
– Les soldats peuvent-ils être en état de grâce ? (1526)
– Le devoir des autorités civiles de s’opposer aux anabaptistes par des châtiments corporels (1536)
Parallèlement à Luther, un autre personnage prend de l’importance, Thomas Müntzer (env. 1489-1525). Ce dernier, né de parents pauvres, devient prêtre auxiliaire à Halle (Saxe-Anhalt) avant de rejoindre Luther dans le mouvement de la Réforme. Nommé pasteur à Zwickau (Saxe) en 1520, Müntzer va entamer un combat nettement plus radical et développer des idées personnelles liées à une révolution sociale. Son amitié avec Luther ne durera pas. En 1523, il s’en prend à lui dans ses écrits et profite des révoltes paysannes pour développer ses idées. En juin 1524 naît un nouveau mouvement de contestation dans le pays de Bade (Sud-Ouest de l’Allemagne actuelle) près de Schaffhouse. Les paysans sont soumis par leurs seigneurs à une corvée de ramassage de coquilles d’escargots qu’ils jugeront abusive. C’est le début de la guerre des paysans allemands. Müntzer, par ses idées fondées sur une lutte de libération violente, rejoindra ce mouvement et en deviendra l’une des icônes.
Le 15 août 1524, un traité d’assistance mutuelle est signé et une série de révoltes se développe dans différentes régions (Souabe, Franconie, Alsace et Alpes autrichiennes). Les paysans s’emparent de châteaux et de villes (Ulm, Erfurt, Saverne). En février et mars 1525 trois bandes de paysans se forment appuyées par des bourgeois et des religieux. Le 20 mars 1525, ces trois bandes, entrées en négociation avec la ligue de Souabe, adoptent une série de revendications formulées sous douze articles basés sur des exigences ecclésiastico-économico-politico-sociales. Avec le souhait de prendre pour modèle la Confédération helvétique, les paysans fondent la Confédération de Haute-Souabe. Mais l’alliance avec la Ligue souabe leur sera fatale.
Le 16 avril 1525, dimanche de Pâque, quelque 6000 paysans odenwaldiens et hohenloheriens attaquent la ville de Weinsberg. La ville, faiblement défendue, sera aux mains des paysans en moins de deux heures. Après un procès sommaire mené tambour battant le même matin, le comte Ludwig von Helfenstein et une douzaine de nobles sont mis à mort par les paysans. La sanction consiste à les faire courir entre deux rangées de paysans munis de broche. La perpétration du bain de sang de Weinsberg fera violemment réagir Luther2 .
Le 15 mai 1525, la bataille de Frankenhausen oppose les paysans de Thuringe, conduits par Müntzer, à l’armée du Landgrave de Hesse et se soldera par la capture de Müntzer, il sera torturé puis décapité. La révolte sera matée vers la fin de l’année 1525 en Allemagne et en 1526 en Autriche. Les estimations évoquent l’implication de près de 300 000 paysans dont plus de 100 000 y trouveront la mort.

2. L’engagement de Müntzer  dans le mouvement paysan et l’opposition de Luther

Müntzer opte en faveur de la lutte armée pour défendre les intérêts des pauvres et des paysans. Elle lui sera fatale. Il pensait que la lutte armée était la voie à adopter car il croyait au retour imminent du Christ sur terre et qu’il incombait donc aux chrétiens de préparer ce retour en vue du millénium. Les pensées millénaristes telles que celles de Müntzer n’était pas choses rares en ce temps, des anabaptistes allaient instaurer quelques années plus tard, entre 1534 et 1535, un régime théocratique dans la ville de Münster en Allemagne. Ils prétendaient avoir reconnu en cette ville la « nouvelle Jérusalem ». Mais ce mouvement sera combattu par la faible armée de l’archevêque, fortement assistée par les troupes des princes allemands, en particulier celles de Philippe de Hesse. Les protagonistes seront mis à mort à l’issue du siège de la ville.
Luther prendra position dans son écrit Exhortation à la paix à propos les douze articles de la paysannerie (avril 1525). Il ne s’oppose pas catégoriquement aux paysans mais il les met devant leurs responsabilités. Il rappelle aux paysans leur devoir de soumission aux autorités instituées par Dieu. Il écrit : « Le fait que les autorités soient mauvaises et injustes n’excuse pas la corruption ou les émeutes. Car punir la méchanceté n’appartient pas à tout le monde, mais aux autorités mondaines qui manient l’épée, comme Paul le dit dans l’épître aux Romains 13.4 et Pierre dans 1 Pierre 2.14, qu’elles sont ordonnées par Dieu pour punir les méchants ».
Parallèlement, il rappelle également à la noblesse son devoir : « Eh bien, parce que vous êtes alors la cause de cette colère de Dieu, elle éclatera sans doute aussi sur vous si vous ne vous améliorez pas au travers du temps […] Vous devez être différents et céder à la Parole de Dieu ». Toutefois, il encourage cette noblesse en y exposant le sens égoïste des douze articles : « Ils ont écrit douze articles, parmi lesquels certains sont tellement bon marché et raisonnables, qu’ils subtilisent l’honneur que l’on vous doit face à Dieu et au monde, de sorte qu’ils détournent le sens du Psaume 107.40, et méprisent les princes. Cependant, ces articles sont en majorité construits en leurs faveurs et besoins et n’incarnent pas ce qu’il y a de mieux. »
Lorsque Luther a écrit son traité sur la liberté chrétienne quelques années plus tôt, il défend une liberté spirituelle et non une liberté matérielle et temporelle. Pierre nous rappelle dans sa première épître que nous ne devons pas abuser de cette liberté au profit du mal (1 Pi 2.16). Les paysans ont cru par erreur que Luther allait venir à leur secours pour les défendre vis-à-vis de leurs oppresseurs. Certains reprochent à Luther son manque de prise de position en faveur des plus pauvres. Luther aurait pu témoigner plus de compassion envers les paysans maltraités avec des interventions plus sociales, mais il a préféré garder des distances en raison des actes odieux perpétrés par les paysans, en particulier le bain de sang de Weinsberg. Luther avait bien compris ces deux dimensions de la liberté. Il n’a pas défendu le parti des pauvres, il a néanmoins interpellé les élites sur leur comportement et leurs responsabilités face à Dieu. Paul nous rappelle que les autorités sont instituées par Dieu pour notre bien (Rom 13.1, 4). Les autorités sont soumises à Dieu, Jésus le rappelle à Pilate avant sa crucifixion : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut. » (Jean 19.11)

3. Que penser de la lutte armée ?

Au travers de cet épisode de l’histoire, nous pouvons nous interroger sur la légitimité de la lutte armée contre l’autorité. Cette lutte est-elle un moyen pour aboutir à plus de justice sociale ? Ou encore, comme certains étaient tentés de le croire à cette époque, la lutte armée peut-elle servir à l’établissement du royaume de Dieu sur terre ? Daniel Arnold, après avoir courtement exposé l’usurpation du pouvoir par les rois dans le royaume d’Israël, écrit : « La révolution armée se veut courte, mais elle dégénère souvent en guerre civile, la pire des guerres.3 »  Dans sa patience, Dieu ne recherche pas que les hommes établissent avec violence et impétuosité un monde meilleur sur la terre mais qu’ils se repentent de leurs mauvaises actions. Pierre souligne cette vérité dans sa seconde épître : « Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de la promesse, comme quelques-uns le croient ; mais il use de patience envers vous, ne voulant pas qu’aucun périsse, mais voulant que tous arrivent à la repentance. » (2 Pi 3.9) Cette parole est valable tant pour le riche que pour le pauvre, pour le puissant que pour le faible, elle ne fait exception de personne. La repentance est une arme puissante qui, dans la durée, désarme bien des orgueilleux. Ce principe relève l’homme et le confronte au standard de divin au lieu de le faire sombrer dans la déchéance morale. En récompense, Dieu peut lui octroyer un pays avec plus de justice, de paix et d’amour du prochain.
Par-dessus tout, le chrétien est appelé à aspirer à cette espérance vivante à venir, la vie éternelle, et non aux choses temporelles périssables. Jésus a répondu à Pilate « Mon royaume n’est pas de ce monde, […]. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs; mais maintenant mon royaume n’est point d’ici-bas. » (Jean 18.36)

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  1. Après la peste noire (1347-1352) qui a tué entre 30 et 50 % de la population européenne, les épidémies de peste se poursuivent à travers toute l’Europe. D’autres guerres succèdent à la guerre de cent ans (1337-1453). Parmi elles, la guerre d’Italie avec sa célèbre bataille de Marignan (Italie – 1515). À l’Est de l’Europe, le Sultan Soliman I lance une expansion de l’empire Ottoman en direction de l’Europe, elle s’achèvera aux portes de Vienne le 16 octobre 1529.
  2. Cet épisode fera pencher Luther en faveur des nobles. En réponse à cet évènement, il publiera son pamphlet Contre les hordes pillardes et criminelles de paysans.
  3. Daniel Arnold, Vivre l’éthique de Dieu, L’amour et la justice au quotidien, éditions Émmaüs, 2010, p. 202
Dossier : Le chrétien et la politique
 

Herrmann Georges
Georges Herrmann est membre du Comité de rédaction de Promesses. Il est ingénieur diplômé en informatique. Il est marié, sans enfant, et travaille dans la vente de produits pour l’industrie. Il participe à la vie d’une église en Suisse romande.