Dossier: Le chrétien et la politique
Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page

L’engagement politique du chrétien d’après Jacques Ellul

Le but de cet article est de présenter de façon succincte la pensée de Jacques Ellul au sujet de l’engagement politique du chrétien.
Il faudrait des centaines de pages pour rendre compte de toute la richesse de cette pensée, et j’espère que cette brève introduction vous donnera envie d’en savoir davantage.
Un bon moyen de le faire, c’est de lire les ouvrages dont le titre figure parfois entre parenthèses dans l’article.
Jacques Ellul (1912-1994) a été enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux dès sa création en 1948, et jusqu’à son départ à la retraite, en 1980. C’était aussi un chrétien engagé, à la fois dans la réflexion et dans l’action.
Au cours de sa longue carrière et au prix d’un labeur acharné, il a écrit une soixantaine de livres et plus d’un millier d’articles, sur des sujets aussi divers que la technique, la révolution, la politique, les lieux communs, mais aussi la Genèse, l’Ecclésiaste, l’Apocalypse, etc.
Spécialiste de la pensée de Karl Marx, il s’est toujours tenu à l’écart du marxisme (dans lequel il voyait une idéologie), tout en proclamant se référer à cette pensée, en même temps qu’à la Bible…
Cette double référence fait de lui un penseur original et atypique, présentant des analyses de la société d’une très grande finesse et sans concession. Son œuvre est entièrement axée sur la liberté, et fondée sur l’espérance, au sens biblique de ces termes.
Je crois que l’on ne peut pas se passer de son apport quand on réfléchit à l’engagement du chrétien dans la société, que ce soit au niveau de l’éthique ou à celui de la politique, que l’on adopte ses conclusions ou non. Par contre, on ne peut pas toujours suivre ses développements théologiques ou ses commentaires sur la Bible car il s’écarte parfois gravement de l’orthodoxie évangélique.
Dans les lignes qui suivent je n’aborderai que quelques aspects de la pensée de Jacques Ellul, ceux qui m’ont le plus marqué et inspiré et qui sont en rapport avec le thème de ce numéro.

Dans le monde, mais pas du monde

Comme tout lecteur attentif des Évangiles le sait bien, la position du chrétien ici-bas a été définie par le Seigneur Jésus dans sa prière pour les siens : « dans le monde », mais « pas du monde » (Jean 17.11-18). D’autres textes des épîtres apportent des précisions que nous verrons plus loin, mais l’idée de base est celle-là : le chrétien ne fait pas partie du monde dans lequel il vit.
Cette position n’est bien sûr pas facile (nous l’expérimentons tous les jours), car bien que n’en faisant pas partie, le chrétien vit dans le monde et partage le sort de ceux qui l’entourent. Comment doit-il se comporter pour glorifier Dieu au milieu de ses contemporains ?
Bien entendu, chacun l’a compris, le monde dont il est question ici n’est ni l’univers ni l’ensemble des personnes qui vivent sur la terre à un moment donné. Mais alors, qu’est-ce que la Bible appelle le monde ?

Le monde, et son prince

La plupart des lecteurs du Nouveau Testament seront d’accord pour dire que dans de nombreux passages, le terme «monde » désigne la société organisée dans le rejet de Dieu. C’est de ce monde-là que Satan est le prince (Jean 12.31).
Notre mot français « politique » vient du mot grec « polis » qui désignait la cité des grecs, la société grecque. Pour Jacques Ellul, « le politique est le domaine, la sphère des intérêts publics gérés et représentés par l’État. La politique est l’action relative à ce domaine, la direction du groupement politique, l’influence que l’on exerce sur cette direction. » (L’illusion politique, p. 13)
Quand nous traitons du sujet « le chrétien et la politique », c’est bien de l’action du chrétien dans ce domaine des intérêts publics gérés par l’État que nous parlons, de l’action du chrétien dans la société organisée.
Ce qui fait que si l’on accepte la définition du terme « monde » donnée au début de ce paragraphe, la politique est l’action dans l’organisation de ce monde, et l’engagement politique du chrétien est sa participation à l’organisation de la société dans laquelle il vit, société que la Bible appelle « le monde ».
La conclusion que Jacques Ellul tire à la fois de ce qui précède, de son analyse minutieuse de la société et de sa grande expérience de la politique est sans appel : « La politique est l’image actuelle du Mal absolu. Elle est satanique, diabolique, le lieu central du démoniaque. » (« La foi au prix du doute, p. 279 »).
Nombreux sont les chrétiens qui refusent l’engagement politique, mais je n’en connais aucun qui ait des paroles aussi dures pour définir la politique. Et en plus, cette définition ne découle pas du fait que d’après le Seigneur Jésus lui-même c’est Satan qui est le prince de ce monde : elle résulte de l’observation des faits, et confirme (si besoin en était) la parole du Seigneur.
Et pourtant, le Seigneur nous laisse dans le monde, et il ne fait rien sans but ! Alors, quels sont notre statut et notre fonction dans ce monde ?

Pas du monde

Le salut dont le chrétien bénéficie du fait de l’œuvre de Jésus-Christ à la croix, ce n’est pas seulement le pardon des péchés et la justification. C’est aussi la rédemption, c’est-à-dire la délivrance de l’esclavage du péché et de Satan.
Celui qui a accepté le salut offert par le Seigneur Jésus a été « racheté de la vaine manière de vivre héritée de ses pères » (1 Pierre 1.18), « pour servir le Dieu vivant et vrai, et pour attendre des cieux son Fils qu’il a ressuscité d’entre les morts, Jésus » (1 Thessaloniciens 1.9-10).
Bien plus, il est devenu un enfant de Dieu (1 Jean 3.1) et a été transporté dans le royaume du Fils bien-aimé de Dieu (Colossiens 1.13).
Voilà pourquoi le Seigneur Jésus lui-même affirme que ses disciples ne sont pas du monde (Jean 17.14). Quant à l’apôtre Paul, il exprime la même vérité quand il dit que « notre citoyenneté est dans les cieux » (Philippiens 3.20).
Le chrétien n’est pas du monde, parce qu’il fait partie du royaume de Dieu, et nous pourrions citer de nombreux textes des Évangiles à ce propos. «Cela veut dire qu’il a une pensée, une vie, un cœur qui ne sont pas dirigés par le monde, qui ne dépendent pas du monde, mais qui sont à un autre maître. […] Nous n’avons le droit ni de nous accoutumer à ce monde, ni de le voiler d’illusions chrétiennes. » (Présence au monde moderne, p. 15)
Et pourtant, c’est vrai aussi, le chrétien est dans le monde… mais il y « séjourne » seulement (1 Pierre 1.17) ; il y est comme « un étranger, un voyageur (forain) » (1 Pierre 2.11).
C’est son statut, mais qu’en est-il de sa fonction : pourquoi le Seigneur le laisse-t-il comme un étranger dans un pays qui n’est pas le sien ?

Ambassadeur du Royaume

Quelqu’un qui séjourne dans un pays qui n’est pas le sien peut le faire en tant que touriste, ou en tant que travailleur expatrié y remplissant une mission, pour une entreprise par exemple.
Jacques Ellul, se référant à 2 Corinthiens 5.20, définit la mission du chrétien dans le monde comme celle d’un ambassadeur. Un ambassadeur représente les intérêts de son pays dans un autre pays, auprès des autorités de ce pays qui n’est pas le sien mais dans lequel il séjourne.
On voit clairement ici le lien avec la définition de ce qu’est la politique : la fonction d’un ambassadeur est politique. Le chrétien est un ambassadeur du royaume de Dieu auprès de ce monde régi par Satan, et d’abord auprès des sujets de ce monde. Comment ? Nous allons le voir.

Brebis au milieu des loups

Dans le monde, les chrétiens sont « comme des brebis au milieu des loups » (Matthieu 10.16). « Le chrétien est signe de la réalité de l’action de Dieu. L’agneau de Dieu, c’est Jésus-Christ, et c’est lui qui ôte les péchés du monde. Mais tout chrétien est traité comme son maître, et tout chrétien reçoit de Jésus-Christ la participation à son œuvre. Il est une brebis, non parce que son action ou son sacrifice a un caractère purificateur pour le monde, mais parce qu’il est un signe vivant, réel et toujours renouvelé au milieu du monde, du sacrifice de l’agneau de Dieu. […] Il est essentiel que les chrétiens veillent à ne pas être spirituellement des loups : des dominateurs spirituels. Il faut que les chrétiens acceptent la domination des autres sur eux et le sacrifice quotidien de leur vie, qui renvoie au sacrifice de Jésus-Christ. » (Présence au monde moderne p. 18)

Lumière du monde

Dieu étant lumière (1 Jean 1.5), son royaume est un royaume de lumière et ses enfants des « enfants de lumière » (Éphésiens 5.8), qui brillent dans le monde (Philippiens 2.15-16, Matthieu 5.14).
« La lumière est ce qui chasse les ténèbres, ce qui sépare la vie de la mort, ce qui donne le critère du bien. […] Hors de cette lumière, on ne peut rigoureusement pas savoir ce qu’est une bonne œuvre, ni ce qu’est le bien.» (« Présence au monde moderne », p. 17) On ne peut donc pas savoir non plus quelles sont les exigences de Dieu pour l’homme, ni comment y satisfaire.

Sel de la terre

Les enfants de Dieu sont aussi « le sel de la terre » (Matthieu 5.13). Le sel préserve de la corruption, et il est le signe de l’alliance de Dieu (Lévitique 2.13). « Le chrétien est donc devant les hommes et dans la réalité spirituelle de notre monde, signe visible de l’alliance que Dieu a faite en Jésus-Christ avec ce monde de la nouvelle alliance. Mais il faut qu’il le soit véritablement, c’est-à-dire que dans sa vie et ses paroles, il fasse apparaître cette alliance aux yeux des hommes. » (« Présence au monde moderne », p. 17)

Serviteur de la réconciliation

Tout en mentionnant par ailleurs la prédication de la Parole de Dieu, Jacques Ellul voit la mission du chrétien essentiellement comme celle d’être un signe, le signe que la réconciliation avec Dieu est possible, par l’œuvre de Jésus-Christ.
« Nous sommes mis par Jésus-Christ en présence de la fonction particulière du chrétien et il ne peut y en avoir d’autre. Il ne peut pas être autrement, il n’a pas le choix, et s’il n’est pas ainsi, il ne remplit pas son rôle. C’est une trahison à l’égard de Jésus-Christ mais aussi à l’égard du monde. Il peut toujours s’évertuer aux bonnes œuvres et se dépenser en activités pieuses ou sociales. Cela ne signifie absolument plus rien s’il n’accomplit pas la seule mission dont il a été chargé par Jésus-Christ et qui est d’être d’abord un signe. » (« Présence au monde moderne », p. 17)
Quelque part, Jacques Ellul nous rappelle ainsi que la façon dont nous vivons dans le monde, notre comportement et nos attitudes, sont plus importants que nos paroles dans la proclamation de la bonne nouvelle du salut que Dieu propose à l’homme en Jésus-Christ.

Vous avez dit : politique ?

Dans un certain sens, tout cela est éminemment politique, puisqu’il s’agit de la vie du chrétien dans la cité, au milieu des hommes, et certains pensent que cela suffit, que l’engagement politique du chrétien ne doit pas aller au-delà.
Mais le fait d’être ambassadeur du Royaume de Dieu au milieu du royaume de ce monde, caractérisé par « le pouvoir des ténèbres » (Colossiens 1.13), suppose beaucoup plus que cela.
Jacques Ellul récuse toute action de politique politicienne, démontrant dans l’un de ses ouvrages qu’elle est basée sur une double illusion : celle de l’homme politique et celle du citoyen. En effet, l’homme politique croit maîtriser le Pouvoir et prendre des décisions efficaces, alors que la rigueur croissante des appareils d’État le réduit de plus en plus à l’impuissance. Quant au citoyen, il croit pouvoir orienter, participer, alors qu’il peut tout au plus contrôler des hommes politiques sans pouvoir réel.
De plus, pour Jacques Ellul, le ressort de toute action politique est la volonté de puissance, la recherche du pouvoir, et son arme par excellence est la propagande, qu’il qualifie de « mensonge en soi ». Quand il dit de la politique qu’elle est « diabolique », c’est dans le sens littéral du mot : la politique divise ; le fait même d’appartenir à un parti suppose la diabolisation de l’autre.
Pour le chrétien, il est clair que le mensonge nous renvoie à l’entrée du péché dans le monde, tandis que la volonté de puissance est en parfaite contradiction avec l’attitude du Seigneur (Philippiens 2.1-10), attitude que nous sommes pressés d’avoir puisque nous nous réclamons de lui.
Est-ce à dire que notre seule participation à la vie de la société dans laquelle nous vivons doit être celle que nous avons définie plus haut : être lumière du monde, sel de la terre et serviteur de la réconciliation, tout en étant des brebis au milieu des loups ?

Une politique non-politicienne

Si nous vivons ainsi, c’est déjà très bien, mais cela ne correspond pas pleinement à la fonction d’ambassadeur du Royaume de Dieu. En effet, cela définit notre façon d’être des ambassadeurs de ce Royaume de Dieu auprès des sujets du royaume de ce monde, mais pas notre mission auprès de ce monde lui-même, du système de la société organisée en ses différentes institutions.
Participer à la vie de la société en étant porteur de valeurs qui lui sont étrangères, c’est déjà un acte politique ; témoigner de ces valeurs auprès des institutions de cette société, c’en est un autre, qui correspond vraiment à la fonction d’un ambassadeur qui défend les intérêts de son pays à l’étranger.
C’est tout autre chose que de vouloir « christianiser le monde », lui imposer nos valeurs par l’action politique. Essayer cela, c’est aller à l’échec, car « la politique possède un pouvoir d’absorption, d’assimilation irrésistible. […] Même le chrétien est pris dans le dilemme tragique, ou il cherche à rester chrétien et fera une politique stupide (Carter), ou il sera un politique efficace mais cessera fondamentalement, radicalement d’être chrétien. » (« La foi au prix du doute », p. 293).
Tirant des leçons de l’Histoire, Jacques Ellul fait remarquer à juste titre que le christianisme a été subverti par sa collusion avec l’état à partir du IVe siècle sous Constantin, et va jusqu’à dire que « le christianisme est la pire trahison du Christ » (« La subversion du christianisme »).
Il ne s’agit donc pas pour le chrétien d’établir le royaume de Dieu sur terre, mais d’y proclamer ses valeurs et de vivre dans l’espérance, dans la perspective de son établissement par le Seigneur.
Alors que ses analyses auraient pu le conduire au pessimisme, Jacques Ellul a proclamé toute sa vie son espérance en cet établissement du Royaume par Jésus-Christ à la fin des temps, et s’est engagé activement dans sa fonction d’ambassadeur de ce Royaume. Comment ?
En ne perdant aucune occasion de témoigner des valeurs du Royaume, par la parole ou par la plume, en particulier par le moyen de chroniques dans les journaux.
Tout en nous invitant à l’imiter, il nous met en garde : il ne s’agit pas de signer des pétitions ou de participer à des actions collectives, car « toute prise de position politique a une signification politique, d’abord, indépendamment des interprétations individuelles que j’aimerais lui donner. » (« L’illusion politique, » p. 132) Il s’agit d’être signe du Royaume de Dieu, là où nous sommes, à chaque instant, selon que l’Esprit-Saint nous conduira.
Jacques Ellul nous invite à nous acquitter de notre fonction d’ambassadeurs du Royaume de Dieu en nous engageant dans l’action politique non-politicienne, et nous rappelle que « cette action est un combat » non contre la chair et le sang, mais contre les puissances, les trônes, les dominations. «  Et nous devons savoir que ce combat, d’abord principalement spirituel, est un combat mortel. » (« Présence au monde moderne, » p. 74)
Mais Jésus-Christ est Seigneur, et il vient établir son Royaume !
Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page
Dossier : Le chrétien et la politique