Dossier: Musique et chants dans l’Église
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Pièges autour de la musique chrétienne

La musique chrétienne a connu une évolution significative dans les années 60, aux États-Unis, atteignant l’Europe dans les années 80-90. L’usage de styles musicaux plus contemporains (pop, rock), combiné à une utilisation grandissante des medias, a popularisé la louange chrétienne, longtemps contenue à l’intérieur des églises. Cette vague mondiale a entraîné une nouvelle perception et une nouvelle compréhension du christianisme, et provoqué une modernisation du culte. Toutefois, un certain nombre de questions ont fait leur apparition face aux développements de la musique chrétienne moderne et nécessitent d’interroger la vérité, afin d’essayer de comprendre ce phénomène à la lumière des enseignements des Écritures.

Une précision à propos des termes employés

Assurons-nous de partager la même définition de « la musique chrétienne » : initialement, nous parlons de la louange à Dieu. C’est le point fondamental qui doit présider à notre réflexion. C’est bien la « louange à Dieu », en effet, qui a pris un nouvel essor, pour englober ce qu’on appelle dans les milieux charismatiques « l’adoration ». Dans les lignes qui suivent, ces expressions seront donc proches, voire synonymes : musique chrétienne, louange, adoration, car elles font désormais partie de la même sphère. La musique chrétienne moderne revendique clairement la dimension de l’adoration, et l’adoration semble devenue inséparable de la musique : ce sont là des faits avérés. Il existe bien évidemment des nuances lorsque nous entrons dans les détails, mais on conservera ici l’idée générale d’un domaine commun.

Rappel à propos de la louange

Il ne devrait pas être nécessaire de démontrer à quel point la louange tient une place importante dans la vie du croyant. Elle est l’objet d’un grand nombre d’exhortations bibliques : « Louez l’Éternel ! » (Ps 150) « Rendez grâce en toutes choses. » (1 Th 5) « Soyez reconnaissants. » (Col 3) Sa légitimité spirituelle n’est plus à démontrer ! Elle fait partie intégrante de la foi et de la piété : elle dirige nos regards et nos cœurs vers Dieu, rassemble le peuple dans une unité de reconnaissance personnelle et communautaire, et ce, de l’Ancien au Nouveau Testament. Elle est initialement l’exaltation de Dieu : sa puissance, sa beauté, son infinie sagesse, sa miséricorde, sa grâce. Des fêtes ordonnées par Dieu venaient rythmer l’année des Israélites, au cours desquelles avaient lieu de grandes réjouissances, dont Dieu était l’objet.

Dans le Nouveau Testament, nous voyons que Jésus a chanté lui aussi des Psaumes (Mat 26.30), et que l’apôtre Paul encourage les chrétiens dans ce sens : « Entretenez-vous par des psaumes et des hymnes et des cantiques spirituels, chantant et psalmodiant de tout votre cœur au Seigneur. » (Éph 5.19) Enfin, l’Apocalypse nous dévoile, à la fin des choses et après que la dernière page terrestre est tournée, une louange céleste, inspirée et éternelle, par la vision de la gloire de Dieu (Apoc 5.9 ; 14.3 ; 15.3).

Un déplacement du centre de gravité…

Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’hymnologie était plutôt de type classique et les chants étaient davantage structurés sur un schéma littéraire que musical. La priorité était donnée aux paroles, avec une recherche poétique inspirée des Psaumes. La musique était au service du message, elle servait d’écrin.

La nouvelle louange, portée par le courant de la musique chrétienne moderne, a inversé cette tendance, en une ou deux décennies seulement : la musique est devenue prépondérante et les chants se sont simplifiés. D’après la psychologue chrétienne Srika Pilet, depuis les années 1990, les chants qui ne parlaient que de Dieu ont commencé à disparaître des recueils les plus utilisés : « Placés sous la loupe, les paroles des 837 chants publiés en trente ans par les éditions Jeunesse en Mission (recueils J’aime l’Éternel) traduisent une évolution vers une louange qui s’est décentrée de Dieu pour se focaliser sur l’individu, ses attentes et ses demandes. » 1

… vers un culte spectacle…

Les temps de louange — qui occupent souvent aujourd’hui la moitié du culte — continuent, la plupart du temps, de laisser la place à l’expression de la louange personnelle des chrétiens : ils sont audibles. Mais dans beaucoup de cas, on assiste à des prestations musicales qui sont certes convaincantes techniquement, mais qui induisent une attitude plus passive, proche de celle de spectateur.

Les raisons sont sans doute à chercher dans la volonté des responsables de rendre l’église attractive : la musique, avec son langage universel, est propice à intéresser un public plus large et plus jeune. De fait, on constate que les églises qui ont fait ce choix rassemblent des auditoires plus nombreux. Mais nous sommes ici dans des considérations qui risquent de nous éloigner de la vocation spirituelle de la louange biblique : rendre gloire à Dieu (et non attirer le monde).

… avec des mélanges douteux…

Peut-on louer Dieu sur n’importe quelle musique ? C’est une question qui revient souvent, et que certains tentent de marginaliser en opposant la subjectivité (les goûts, les modes) à la supposée neutralité du langage musical. Nous vivons à l’époque où les lignes de séparation sont effacées, entre le sacré et le profane, entre le bien et le mal, et la musique est particulièrement touchée par ce révisionnisme : on dit que toutes les musiques se valent et que nous pouvons louer Dieu selon n’importe quel style musical. C’est justement ce que pensaient Nadab et Abihu, les deux sacrificateurs qui sont morts dans leur service de l’autel, dans la présence de l’Éternel (Lév 10). Ils pensaient allumer le feu à leur idée… Leur sanction a-t-elle été disproportionnée ? C’est sans doute ce que penserait notre mentalité religieuse moderne, parce que nous avons perdu le sens de la consécration et la compréhension de la sanctification. Mais Dieu reste le Même. Les Écritures rappellent que nous ne pouvons avoir part en même temps « à la table de Dieu et à celle des démons » (1 Cor 10.21). Encore faut-il admettre qu’il existe une ligne qui sépare les deux. Si vous pouvez imaginer que Jésus, ou Paul, auraient payé leur place pour un concert de louange, sur des musiques empruntées (ou communes) à l’adoration des Baals, des idoles, alors vous pouvez effectivement tout vous permettre. Vos lignes sont déjà effacées.

… et une altération du sens de l’adoration

La musique chrétienne moderne est devenue aujourd’hui le support indispensable de la louange cultuelle, et elle a donné naissance à un nouveau ministère (contestable, pour certains, au regard de la définition d’Éph 4.11, Rom 12 ou 1 Cor 12), dont l’une des missions consiste « à conduire l’église dans l’adoration » — que nous pourrions définir, selon les critères d’aujourd’hui, comme un moment d’union spirituelle avec le Saint-Esprit, moment favorable à certaines manifestations charismatiques (l’onction). Ce sont des termes très importants, constitutifs d’une doctrine qui est enseignée dans les formations à la Louange. Il ne s’agit pas ici de contester le pouvoir de stimulation émotionnelle de la musique, dans un but spirituel : ce n’est pas le le roi David qui dira le contraire (1 Sam 16.16), ni le prophète Élisée (2 Rois 3.15). Mais il s’agit de contester la prétention de la musique chrétienne moderne d’être la clé de l’adoration2. En effet, la conception biblique de l’adoration va beaucoup plus loin qu’une émotion ou un contact avec l’Esprit de Dieu et avec son onction3 : on peut voir par exemple que le premier adorateur biblique explicitement identifié est Abraham, qui emploie ce verbe « adorer » lorsqu’il s’apprête à offrir son fils Isaac, en obéissant à une exigence divine absolue et totale (Gen 22.5). Cette première adoration ne nous est pas décrite comme un saint recueillement, un chant inspiré ou une extase, mais comme un acte dont l’engagement était coûteux à l’extrême.

En hébreu, « adorer » signifie « se prosterner », ce qui est le témoignage extérieur d’une vérité cachée. Mais si nous retirons la vérité cachée, alors toute expression visible devient sans valeur, vide de sens. L’adoration doit être « en esprit et en vérité » (Jean 4.24) : faute de quoi elle devient une apparence de piété, privée de ce qui en fait la force (le prix) (cf. 2 Tim 3.5). Dans ce cas, l’adoration du peuple de Dieu peut devenir réprouvable (Amos 5.21).

En résumé

Bien que l’on puisse se réjouir que le monde résonne, comme jamais, de la louange, et qu’elle soit devenue la trame sonore de la vie de millions de croyants, nous déplorons en même temps des altérations du sens spirituel de la louange et de l’adoration, et ce constat ne relève pas de la subjectivité, ou de l’habituelle tension entre le progressisme et le conservatisme. La notion de plaisir est devenue directrice, comme on peut en juger à la différence de fréquentation des réunions d’adoration et des réunions de prière. C’est très révélateur.

Un espace supplémentaire serait nécessaire pour aborder le volet de la marchandisation de la louange, qui pose des questions spirituelles et éthiques importantes  qui ne devraient pas laisser notre esprit indifférent : les artistes chrétiens, en intégrant les circuits de l’industrie de la musique, sont obligés de respecter une logique qui n’a rien d’évangélique : recherche de croissance des parts de marché, productivité et réalisation de profits . Le mélange du commerce et de la sainteté est le cimetière de nombreuses vocations .

Pour conclure, on entend dire un peu partout que le christianisme a besoin d’une nouvelle réforme ; rappelons simplement qu’il ne s’agit pas de chercher à adapter l’Église et son message à l’air du temps, aux attentes des hommes, dans le but d’en faire un produit acceptable, désirable et vendeur . Au contraire, la véritable réforme consiste toujours à revenir à l’Éternel et à sa Parole, sans aucune concession sociale, culturelle, politique ou religieuse. Tout ce qui est douteux, impur, corrompu, malsain, est alors abandonné avec un sens aigu de l’obéissance, ce que la Bible appelle « un réveil » . Voilà bien le besoin du moment !

 

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  1. Christian Willi, enquête du journal Christianisme aujourd’hui, «Notre louange est-elle devenue narcissique ?», novembre 2006.
  2. « Nous semblons étiqueter tellement de choses comme étant de la “musique d’adoration”. J’aimerais voir une plus grande distinction faite entre ce qui est de la musique d’adoration pour l’assemblée et ce qui est simplement une expression artistique personnelle d’adoration, qui n’est pas nécessairement un bon moyen pour conduire les autres gens dans l’adoration. » (Matt Redman) « Toutefois, nous continuons à avoir une mauvaise utilisation et une mauvaise compréhension du mot “adoration” ; il y a un changement de vocation de l’adoration en tant qu’expérience de groupe pour l’adoration avec un accent personnalisé. » (Rick Warren,Magazine Worship Leader, traduit par www.muzikparadise.org)
  3. « L’onction ne change pas les vies, mais c’est l’obéissance qui change les vies, qui est le signe de notre circoncision intérieure. » (Pierre Truschel)
Dossier : Musique et chants dans l’Église
 

Prékel Jérôme
Fondateur en 1991 de la revue d’édification gratuite « le Sarment », puis du site du même nom depuis 2005. Auteur de brochures thématiques (Musique chrétienne, Théorie du Genre, Illuminatis, Islamophobie, Dominionisme). Il enseigne dans une église évangélique à Annecy, et dirige l’ONG chrétienne Morija, qui travaille en Afrique sub-saharienne.