Dossier: Qui sont nos modèles ?
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Samson. un modèle pour nous ?

L’article qui suit est tiré d’un livre de Daniel Arnold, Le livre des Juges, ces mystérieux héros de la foi, récemment réédité par les éditions Emmaüs. Ce livre présente une analyse détaillée du livre, avec une approche souvent originale, qui nous amène à renouveler notre vision de ces hommes de foi. Nous recommandons la lecture de cet ouvrage, et en particulier toute la section consacrée à Samson, dont cet article n’est qu’un extrait.

Un juge énigmatique

Si Samson vivait aujourd’hui, les équipes sportives s’arracheraient ses services à coups de millions de dollars. Arrière en rugby, personne ne passerait ; attaquant, les meilleures défenses seraient enfoncées. En lutte, boxe, judo, les titres olympiques lui seraient d’emblée acquis. De leur côté, les gouvernements feraient tout pour l’embaucher comme garde du corps présidentiel ou comme membre d’une troupe de choc chargée de pénétrer les premières lignes ennemies. Samson est unique. Jamais un homme n’a été aussi fort que lui. Déchirer un lion rugissant à mains nues ; tuer mille hommes avec la mâchoire d’un âne ; arracher, puis transporter sur ses épaules les portes massives d’une ville côtière au sommet d’une montagne située à plus de 60 kilomètres ; briser les liens les plus solides comme du fil brûlé au feu ; voilà de quoi nous laisser songeurs. À tort, beaucoup voudraient le ranger parmi les personnages mythologiques : qu’un tel Superman ait existé leur paraît impossible. Pour la Bible, aucun doute n’est permis : Samson fut un homme en chair et en os doté par Dieu d’une force exceptionnelle.

La force de Samson n’est pas la seule particularité du juge. Sa consécration au ministère est unique. Pour commencer, sa naissance est exceptionnelle, car comme pour les plus grands hommes de Dieu, un ange annonce sa conception miraculeuse et sa consécration au ministère dès le sein maternel. Ensuite, ses signes de consécration sont singuliers. En particulier, le lien entre sa force et ses cheveux ne peut manquer d’étonner. Enfin, son ministère est marqué par une quadruple venue de l’Esprit de l’Éternel (13.24 ; 14.6,19 ; 15.14), soit plus de références à l’Esprit que pour tous les autres juges réunis.

La force et la consécration de Samson font de ce juge un être unique. Aucun homme n’a jamais été comme lui, mais l’admiration pour cet élu de Dieu se transforme en tristesse et en critiques lorsqu’on pense découvrir le revers de la médaille. Ce champion de Dieu dont on attendait monts et merveilles est incapable de délivrer son peuple. À sa mort, les Philistins dominent toujours la région. Samson échoue là où les autres juges avaient réussi, alors même qu’ils étaient souvent singulièrement limités en moyens pour combattre l’ennemi. Sur le plan personnel, Samson termine misérablement : les yeux crevés, condamné aux travaux forcés, exposé à la risée populaire.

Samson est l’homme des contrastes. Le plus fort des juges devient le plus faible ; le plus béni finit par être le plus misérable ; le plus consacré termine par se confier à une femme méprisable. La force et la consécration du juge qui pouvaient mettre en déroute une armée se volatilisent au contact de Dalila. Lorsqu’il finit par s’endormir sur les genoux de cette femme, les liens ne sont même plus nécessaires pour le maîtriser. Avec Samson, le monde bascule, les espoirs s’effondrent.

L’homme intrigue par ses contrastes. Il intrigue aussi par ses gestes et ses paroles. Pourquoi défier les amis de noce par une énigme ? Pourquoi attacher trois cents renards par la queue et enflammer les champs ? Pourquoi arracher les portes de Gaza et les transporter au sommet d’une montagne ? Samson intrigue aussi ses contemporains par ses énigmes. Un cinquième des chapitres 13 à 16 est consacré à l’énigme proposée lors des noces (14.1-18) ; un autre cinquième aux efforts de Dalila à percer le secret de sa force (16.4-21).

Samson fait réfléchir ses contemporains comme il fait réfléchir les lecteurs. Ce juge est certainement plus qu’un amas de muscles. Son défi lancé à trente hommes pendant sept jours fait penser au champion d’échecs qui livre simultanément plusieurs parties les yeux fermés. Samson est sûr de lui et de la supériorité de son intelligence. La subtilité de son énigme l’assure d’avance de la victoire. Samson semble prêt à relever tous les défis, et pourtant il est incapable de discerner le jeu de Dalila. À trois reprises, cette femme le trompe honteusement, et Samson continue à lui faire confiance. L’aveuglement de Samson est presque aussi incroyable que sa force. Comment ne pas réaliser que Dalila veut sa perte ? Cette cécité spirituelle précède d’ailleurs l’aveuglement physique (16.21). Elle contraste avec le nom de Samson dérivé du nom hébreu soleil. Plein de lumière au début, Samson finit les yeux crevés, dans les ténèbres d’une prison.

Ce fils du soleil illumine et aveugle tout à la fois. Hier comme aujourd’hui, son ministère est mal compris. Ses contemporains ne l’ont pas suivi et les hommes de Juda l’ont même livré à l’ennemi après l’avoir blâmé d’être un trouble-fête (15.11-13). Ses parents n’ont pas compris sa démarche à vouloir épouser une Philistine, alors même que le projet venait de l’Éternel (14.4). Enfin, la plupart des commentateurs modernes le critiquent sans réserve. De tous temps, reproches et moqueries n’ont fait que pleuvoir sur cet homme.

Samson est pourtant un homme remarquable. Comme nous pouvons le démontrer, notre juge incarne les plus grandes qualités morales et spirituelles : aucune immoralité sexuelle prouvée, aucun égoïsme ou appât du gain, pas de mesquinerie, mais un sens profond du ministère et un esprit sensible à la justice divine. Sa spiritualité est relevée à quatre reprises, et l’auteur en profite pour nous mettre en garde contre une mauvaise compréhension de l’action de ce juge (13.24 ; 14.6,19 ; 15.14). Le N.T. le place, lui aussi, parmi les héros de la foi (Héb 11.2). Certes, Samson finit par tomber dans la défaite. Son péché avec Dalila est indéniable, puisqu’il perd sa force et que l’Éternel se retire de lui (16.20). Les critiques s’abattent une nouvelle fois sur notre héros, mais sont-elles bien ciblées ? Malgré les conséquences dramatiques, le péché est minime (Samson s’est contenté de dévoiler l’origine de sa force). Autrefois comme aujourd’hui, Samson est un des personnages bibliques les moins bien compris.

Un peuple endurci

Une compréhension correcte de Samson passe par une étude du contexte. Ici, comme pour les autres cycles, le problème d’Israël n’est pas du côté du juge, mais du côté du peuple. Si le cycle de Samson est particulier, c’est parce que l’attitude du peuple est particulière. Contrairement aux autres cycles, la révolte et la ruine ne sont pas suivies par un retour à Dieu. Aucune repentance n’est présente. À la même époque, en Transjordanie, le peuple était revenu à l’Éternel après 18 ans d’oppression, mais en Cisjordanie, même après 40 ans de ruine, le peuple est toujours aussi rebelle. Contrairement aux situations antérieures, le châtiment infligé par l’Éternel ne produit aucun repentir, même après une domination deux fois plus étendue que toute autre oppression du temps des juges. Sans sourciller, le peuple continue à marcher dans la rébellion.

Le jugement de Dieu ne semble plus produire d’effet. L’humiliation par les ennemis est acceptée. Vingt ans, quarante ans, Israël ne réagit plus. Le peuple élu semble résigné à son sort. Il faut dire à la décharge de cette génération que la domination des Philistins est différente des autres. Ce peuple ne dévaste pas systématiquement le pays « à la madianite », mais il se contente d’une cohabitation plus ou moins paisible avec Israël. Il ne s’oppose pas à des mariages interethniques lorsque les autres peuples s’intègrent à ses coutumes et obéissent à ses autorités. Israël accepte cette soumission (15.9-13). Le compromis de la cohabitation paraît préférable à la guerre. Pour Israël, la vie paisible n’a pas de prix.

Les Juifs tiennent à la vie, mais sont-ils encore en vie ? Physiquement peut-être, mais pour combien de temps ? Spirituellement, il ne reste rien. Comme l’électrocardiogramme qui a cessé d’osciller, l’apathie du peuple est révélatrice de la situation. La flamme de la spiritualité est éteinte. Cet endurcissement du peuple explique la solitude du juge, et même son abandon aux ennemis. Dieu doit intervenir de façon radicale pour redonner vie à ce qui est moribond.

Un ministère prophétique

L’ange de l’Éternel dévoile la nature du ministère particulier de Samson : il « commencera à sauver Israël » (13.5). Puisque le peuple ne s’est pas repenti comme les générations précédentes, le ministère du fils de Manoach ne consiste pas à délivrer Israël, mais seulement à commencer à le faire. La tâche prioritaire de Samson n’est pas de soulager ses frères de la main des Philistins, mais de les affranchir d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur péché.

Samson (rappelons que son nom dérive du mot soleil) doit chercher à éclairer ses contemporains sur leur situation, sur leur péché, sur leur incrédulité, sur les dangers du compromis et du syncrétisme religieux, mais aussi sur la force des fidèles et la certitude de leur victoire. Samson doit enseigner Israël pour l’amener à la repentance, mais comment s’adresser à ce peuple endurci ? Par un discours ? Mieux : par des leçons de choses. Jotham avait repris les habitants de Sichem par une fable (9.7-15) et Nathan reprendra David par une parabole (2 Sam 12.1-9), comme d’ailleurs d’autres prophètes et Jésus le feront pour leurs contemporains quand ils utiliseront des images et des leçons de choses pour communiquer le message divin à un peuple endurci. Samson passe aussi par l’image pour atteindre ses contemporains qui ont fermé leurs oreilles à la prédication, mais plutôt que de raconter des histoires, il les incarnera, comme plus tard Osée sera appelé à le faire. Le mariage avec une Philistine illustrera les dangers d’une mauvaise alliance, les renards attachés par la queue expriment les ravages d’une alliance contre nature, la mort des Philistins annonce le sort des méchants.

Samson servira de messager, même à ses dépens. Son erreur avec Dalila rappellera à Israël la force que le peuple a perdue pour avoir fait confiance à ceux qui étaient indignes de confiance. Même la prière de supplication de Samson est un message pour Israël. Si le peuple implore l’Éternel comme Samson l’a fait, il recevra aussi le soutien divin.

Le message incarné de Samson est tellement profond qu’il dépasse même la période des juges. Lorsque Dieu prend une femme stérile pour engendrer une nouvelle vie, il veut montrer que, face à la stérilité et à la mort engendrées par le péché, seule une nouvelle création peut sauver. Il faut noter ici que l’engendrement par une femme stérile apparaît dans l’Écriture chaque fois que Dieu veut marquer du fer rouge une étape importante de son œuvre rédemptrice. Isaac est le fils de la promesse ; Samuel est un prêtre divinement mandaté pour oindre les deux premiers rois en Israël ; Jean-Baptiste annonce le Messie. Le Christ lui-même est né d’une vierge. Dans son cas, le miracle symbolisant la nouvelle création est encore plus manifeste, car Jésus est vraiment le nouvel Adam (Rom 5.12-21). Ainsi, le miracle marque la rupture avec l’ordre (corrompu) du passé. Avec Samson, l’Éternel fait du neuf. Étant différent des autres hommes, il est le signe d’une nouvelle humanité, le porteur de toutes les promesses, tant sur le plan physique et intellectuel que spirituel. Puisque les hommes traditionnels ont échoué, Dieu doit faire quelque chose de radicalement différent, et dans ce sens, Samson préfigure la pleine rédemption qu’opéra le Messie.

La première caractéristique de ce nouvel être n’est pas sa force, mais sa consécration. Le récit de la naissance de Samson s’étend à trois reprises sur le thème de la consécration (13.4-5,7,14), alors qu’il se contente de signaler une seule fois la force du juge (13.5). La consécration est fondamentale, la force secondaire. En fait, la première engendre la seconde. La consécration conduit à la force. Celui qui est attaché à Dieu est invincible, car Dieu est avec lui. Si Samson est fort, c’est parce qu’il est consacré. Comme autrefois le peuple élu était invincible dans ses jours de fidélité, Samson est invincible. La force du juge rappelle celle d’Israël dans le passé.

Un type de Christ

Samson est un personnage particulier. La présence divine décuple ses forces et transforme ses gestes en actes symboliques. Puisque son ministère est orienté vers l’enseignement et l’avenir, nous pensons judicieux de relever certains éléments de typologie messianique :

1. Sa consécration et son appel dès avant la conception, de même que la conception miraculeuse le rapprochent certainement de Jean-Baptiste et de Jésus.

2. L’annonce de l’ange de l’Eternel à la mère de Samson rappelle aussi la visite de Gabriel chez Marie.

3. La force prodigieuse de Samson utilisée pour combattre l’ennemi peut trouver un parallèle dans le pouvoir de Jésus de chasser les démons.

4. La lutte contre le lion gardien du territoire des ténèbres (14.5-9) peut illustrer le combat de Jésus contre Satan.

5. La trahison de la tribu leader (Juda) rappelle le péché des chefs religieux juifs qui ont livré Jésus aux Romains.

6. L’insistance de Dalila à piéger Samson rappelle la même persévérance des Juifs pour livrer le Messie, et aussi les efforts de Judas pour trouver une occasion de livrer Jésus pour de l’argent.

7. La passivité de Samson lorsque ses frères le lient pour le livrer aux Philistins (15.12-13) et son sacrifice ultime dans le temple de Dagon rendent possible la plus grande victoire de son ministère ; ces événements évoquent le sacrifice expiatoire de la croix.

8. Samson a vécu en solitaire, sans être compris par ses frères et ses compatriotes, tout comme Jésus a été exclu du peuple et abandonné par ses proches.

Certes, Samson n’est pas le Messie et sa vie ne peut être parfaite puisque tous les hommes ont péché, à l’exception de Jésus (Rom 3.9-10,20 ; Héb 4.15). Samson a fini par pécher, alors que Jésus a vécu sans péché. Samson a fini par perdre sa force ; Jésus l’a gardée jusqu’au bout, mais a renoncé à l’utiliser (cf. Matt 26.53). Ces différences entre le Messie et son précurseur ne doivent pas nous faire oublier toutes les analogies relevées ci-dessus. Le dessein de Dieu pour Samson est des plus surprenants.

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Dossier : Qui sont nos modèles ?
 

Arnold Daniel
Daniel Arnold a été pendant de longues années professeur à l’Institut biblique Emmaüs. Il est aussi l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels des commentaires sur des livres bibliques.