Dossier: Le chrétien et la politique
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Un chrétien peut-il voter ?

Beaucoup des lecteurs de Promesses vivent dans des pays démocratiques où les élections sont le « moment politique » qui concerne toute la population1 .

Dans certains pays (comme la Belgique), le vote est obligatoire ; d’autres pays (comme la France) permettent l’abstention2 .

Cet article examinera quelques enjeux liés au vote. En effet, certains chrétiens sont fermement opposés au fait qu’un croyant puisse voter, tandis que d’autres voient dans le vote une obligation pour tout citoyen, chrétien ou non.

1. L’enjeu de la citoyenneté

Arguments favorables à l’abstention

Ce sont les citoyens d’un pays qui votent et le chrétien se définit avant tout comme un ressortissant d’un royaume « qui n’est pas de ce monde » :
– « Nous, nous sommes citoyens des cieux » dit Paul (Phil 3.20).
– Nous sommes « comme des étrangers et des voyageurs sur la terre » dit Pierre (1 Pi 2.11).
La vraie patrie du chrétien est le ciel ! Un commentateur écrivait : « Le chrétien n’est pas appelé à se mêler de quelque manière que ce soit à la politique du monde ; mais il a à marcher comme pèlerin en se pliant patiemment aux lois humaines pour l’amour du Seigneur. » En s’impliquant dans la situation présente temporaire, le chrétien court le risque d’oublier sa vraie destinée future.

Arguments favorables au vote

Pour autant, le chrétien reste soumis aux autorités terrestres. Paul n’hésite pas à revendiquer sa citoyenneté romaine à plusieurs occasions. Lui qui se définissait comme citoyen du ciel savait utiliser son droit sur la terre.
Aux Juifs exilés en Babylonie, Jérémie recommande de rechercher le bien de la ville où ils sont (Jér 29.7). Le croyant est un peu comme eux : exilé loin de sa vraie patrie, mais ayant le devoir de s’impliquer dans son pays temporaire.

2. L’enjeu de la relation au monde

Arguments favorables à l’abstention

Le chrétien doit se séparer du monde. Paul dit : « Ceux qui usent du monde comme n’en usant pas, car la figure de ce monde passe. » (1 Cor 7.31) Voter signifie dans une certaine mesure s’associer à un système opposé à Dieu.

Arguments favorables au vote

La séparation du monde ne se limite pas à refuser de toucher d’une quelconque manière à la politique. Combien de chrétiens se sont fait un point d’honneur à ne pas toucher à la chose publique, tout en usant abondamment du monde par ailleurs, par exemple sous son aspect économique en développant leurs affaires selon les mêmes principes que les autres. L’hypocrisie est vite arrivée et la séparation du monde souvent bien sélective…
Si nous ne sommes pas « du monde » (cf. Jean 17), nous sommes « dans le monde » et c’est dans le monde que nous sommes appelés à marcher dans les bonnes œuvres préparées d’avance (Éph 2.10) et à briller comme des flambeaux (Phil 2.15). La séparation du monde nous a fait parfois oublier l’amour du prochain. Or le contexte politique peut ou non favoriser l’action de l’Évangile ; voter pour un candidat qui veut maintenir la liberté de culte ou d’évangélisation peut marquer notre souci d’œuvrer dans le monde.

3. L’enjeu des objectifs et du programme

Arguments favorables à l’abstention

Les hommes politiques présentent tous un programme pour améliorer la situation. Or le croyant sait qu’il est impossible d’améliorer le monde qui est entièrement « sous la puissance du malin » (1 Jean 5.19). De plus, la Bible laisse même penser que les choses vont plutôt aller de mal en pis (cf. 2 Tim 3).
Le christianisme n’a jamais prôné la révolution, comme le prétend la théologie de la libération, mais par la transformation des cœurs il a amené une évolution tranquille qui a été souvent plus efficace sur le long terme.
De plus, un des points les plus délicats quant au vote est le mélange dans les programmes des candidats. En tant que chrétien, nous pouvons être en accord avec certaines de leurs idées ou avec certaines des mesures qu’ils voudraient mettre en œuvre, mais « en même temps » fermement opposés à d’autres propositions qui vont à l’encontre de l’Évangile. Les programmes ne seront jamais en tout point conformes à l’Évangile. Le reconstructionnisme3  n’est pas une option viable. Aussi, devant l’impossibilité de faire une juste balance entre les deux côtés, mieux vaut sans doute s’abstenir.

Arguments favorables au vote

Tout chrétien lucide est bien convaincu que la politique ne peut pas résoudre tous les problèmes du monde. Mais en même temps, nous sommes ici-bas pour être « le sel de la terre » (Mat 5.13). Le « ce qui retient » de 2 Thessaloniciens 2.6 peut être interprété comme désignant les structures politiques actuelles qui ont pour fonction de limiter le mal. Comme Français, nous pouvons nous réjouir de vivre sous un régime démocratique où le droit est largement maintenu.
Une autre raison peut inciter à voter : c’est l’occasion d’« annoncer la justice » (Ps 40.10). Nous avons la responsabilité d’œuvrer pour la justice à titre individuel, mais ce n’est pas suffisant : certaines actions ne peuvent être entreprises que collectivement. Pour ne prendre qu’un exemple, l’abolition de l’esclavage a nécessité une action politique ; la bonne volonté de quelques propriétaires éclairés ne suffisait pas.
La question du mélange à l’intérieur d’un programme électoral est pertinente. Mais ce dilemme est inhérent à notre situation hybride actuelle qu’il nous faut accepter : nous ne sommes pas encore dans la clarté du ciel, mais dans l’ambivalence de notre position d’aujourd’hui dans un monde pas encore racheté. Acceptons que tout programme reste imparfait et insatisfaisant. À chacun de « pondérer » les divers éléments du programme des candidats en fonction de sa compréhension des priorités du christianisme4. Certains mettront les aspects d’amour du prochain et de justice sociale avant les enjeux sociétaux ou moraux ; d’autres feront le choix inverse.

4. L’enjeu du candidat

Arguments favorables à l’abstention

D’après Romains 13.1, le détenteur de l’autorité est un choix souverain de Dieu. Il n’appartient donc pas au chrétien de choisir à la place de Dieu ! Comment gérer le désaveu implicite que constitue l’élection d’un candidat différent de celui qui semblait le « moins mauvais » d’un point de vue évangélique ?

Arguments favorables au vote

Il est possible de distinguer entre la volonté permissive de Dieu et sa volonté directrice : par exemple, Dieu permet que des dirigeants corrompus ou immoraux accèdent au pouvoir, mais pour autant cela ne valide pas leur comportement !
En votant, le chrétien choisit en conscience devant Dieu de se porter en faveur d’un homme ou d’une femme, certes faillible, certes imparfait(e), certes dont l’action décevra forcément s’il (ou elle) est élu(e), mais ce faisant il a la possibilité d’accomplir son devoir de citoyen et d’orienter dans une mesure la situation vers le « mieux ». Et si son candidat n’est pas élu, qu’il accepte sans critiquer ce que la souveraineté de Dieu a permis.

En guise de conclusion

De bons arguments peuvent être apportés en faveur ou contre le vote. Il appartient donc à chaque lecteur ou lectrice, sans doute aussi en fonction de son contexte national, de se positionner sur ce sujet — et d’éviter de porter l’anathème sur ses frères et sœurs qui adoptent la position contraire. En effet, le vote fait partie de ces sujets sur lesquels le Nouveau Testament ne donne pas d’instruction contraignante (il a été écrit à une époque où le régime politique n’était pas démocratique !) ; ne s’agissant pas d’un point fondamental de doctrine chrétienne, chaque croyant choisira une position selon sa conscience en cherchant à agir« pour le Seigneur » (cf. Rom 14).
Rappelons en terminant que le sujet du vote n’est que temporaire : tous les chrétiens attendent un régime où il n’y aura plus besoin de voter, lorsque le Roi des rois prendra enfin la domination universelle. « Que ton règne vienne ! »

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  1. La situation en Suisse est singulière, puisque des « votations » sont souvent organisées pour se prononcer sur des sujets concrets. Dans la plupart des autres pays démocratiques, à l’exception de rares referendums, le vote concerne avant tout l’élection des représentants du pouvoir législatif ou du pouvoir exécutif. Le vote porte alors non pas sur la réponse à une question particulière, mais sur le choix d’un candidat ou d’une liste de candidats. Cet article s’intéresse donc à ce cas général.
  2. Mais même dans le cas du vote obligatoire, il reste généralement possible de voter « blanc » sans se positionner pour aucun candidat, ce qui revient de facto à s’abstenir.
  3. Mouvement évangélique américain qui visait à transposer dans le monde politique les lois bibliques.
  4. Peu avant l’élection présidentielle française de 2017, un hebdomadaire chrétien a publié une série d’interviews dans lesquelles des croyants engagés justifiaient leur vote par leurs convictions chrétiennes— et chacun d’eux votait pour un programme différent !
Dossier : Le chrétien et la politique
 

Prohin Joël
Joël Prohin est marié et père de deux filles. Il travaille dans la finance en région parisienne, tout en s'impliquant activement dans l’enseignement biblique, dans son église locale, par internet, dans des conférences ou à travers des revues chrétiennes.