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Sommaire du n° 119 jan - mar 1997

 



Elisée, le prophète du peuple

Daniel ARNOLD

Peu de personnages de l'Ecriture sont aussi contrastés qu'Elie et Elisée. Si Elie est le prophète solitaire par excellence (voir dernier numéro de Promesses), Elisée est le prophète du peuple. Alors qu'Elie vivait toujours à l'écart du peuple, Elisée est constamment entouré d'hommes.

Cet aspect "communautaire" du prophète ressort tout au long de son ministère et même avant. Ainsi, lors de son appel (1 Rois 19.19-21), nous le voyons intégré à une équipe de douze laboureurs: Il y avait devant lui douze paires de boufs, et il était avec la douzième et son attachement à sa famille est relevé: Elisée, quittant ses boufs, courut après Elie et dit: Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai. Il invite aussi le peuple à partager un repas communautaire suite au sacrifice de ses boufs: Il fit cuire leur chair et la donna à manger au peuple.

Plus tard, quand Elie va être enlevé au ciel, Elisée refuse de quitter son maître, alors que celui-ci lui demande à trois reprises de le laisser seul (2 Rois 2.2, 4, 6). Le contraste du caractère social/antisocial des deux hommes est particulièrement manifeste dans ce récit. Autant Elie insiste à être seul, autant Elisée refuse de le quitter: Elie dit à Elisée: Reste ici, je te prie, car l'Eternel m'envoie jusqu'à Béthel. Elisée répondit: L'Eternel est vivant et ton âme est vivante! je ne te quitterai point. Relevons que cette désobéissance aux ordres d'un prophète (dans 1-2 Rois) n'est pour une fois pas punie, mais au contraire récompensée. Elie fait à son disciple une offre des plus généreuses: Demande ce que tu veux que je fasse pour toi, avant que je sois enlevé d'avec toi (2 Rois 2.9). Sur quoi, Elisée manifeste son désir d'avoir une double portion de l'Esprit. Devant cette réponse, Elie précise que la demande ne sera agréée que si tu me vois pendant que je serai enlevé d'avec toi. En d'autres termes, le ministère puissant d'Elisée ne sera possible que s'il reste attaché à son maître jusqu'à son départ.

Après l'enlèvement d'Elie, Elisée traverse le Jourdain et retourne vers les hommes pour vivre avec eux. Il séjourne à Jéricho (2 Rois 2.15-22), à Sunem (2 Rois 4.8-10), à Guilgal (2 Rois 4.38), à Dothan (2 Rois 6.19) et à Samarie à plusieurs reprises (2 Rois 2.25; 5.3, 9; 6.32).

Alors qu'Elie échappait à toutes les recherches, Elisée est abordable. Quand on a besoin de lui, on sait toujours où le trouver. La veuve qui risque de perdre ses deux enfants peut, sans difficulté apparente, s'adresser à lui (2 Rois 4.1, 7). La Sunamite qui a fait construire une chambre en dur pour accueillir le prophète sait où le trouver lorsqu'il n'est pas chez elle (2 Rois 4.22-25). Même la petite fille juive prisonnière des Syriens sait où loge le prophète itinérant (2 Rois 5.3).

Elisée peut être trouvé, non seulement par les gens du peuple, mais aussi par les rois d'Israël. Lors du siège de Samarie, le roi sait où chercher Elisée pour l'arrêter (2 Rois 6.31-32). Peu avant la mort d'Elisée, le roi peut lui rendre une visite de courtoisie (2 Rois 13.14). Encore plus étonnant est la facilité avec laquelle les rois d'Israël, de Juda et d'Edom, égarés en plein désert avec leurs armées lors de leur campagne contre Moab, trouvent Elisée (2 Rois 3.9-11). Finalement, même les étrangers ennemis d'Israël découvrent rapidement son lieu de résidence quand ils veulent l'arrêter (siège de Dothan: 2 Rois 6.13-14). Du début jusqu'à la fin de son ministère, Elisée vit au milieu du peuple et quiconque le cherche peut le trouver rapidement.

Un ministère de grâce

Elisée se distingue aussi d'Elie par son ministère. Alors qu'Elie prononçait essentiellement des paroles de jugement à l'égard des rois d'Israël, Elisée apporte au peuple délivrance sur délivrance. Elisée est présent avec le peuple, non seulement physiquement, mais aussi de cour. Il assainit les eaux du Jourdain (2 Rois 2.19-22), sauve trois armées de la mort en leur donnant de l'eau (2 Rois 3), aide une veuve à payer ses débiteurs pour éviter l'esclavage à ses enfants (2 Rois 4.1-7), donne un fils à une femme stérile, puis ressuscite cet enfant de la mort (2 Rois 4.8-37), purifie en temps de famine un repas empoisonné (2 Rois 4.38-41), multiplie à satiété une nourriture peu abondante (2 Rois 4.42-44), délivre un étranger de sa lèpre (2 Rois 5), permet à un pauvre de retrouver son bien perdu (2 Rois 6.1-7), renseigne régulièrement le roi d'Israël des embûches syriennes (2 Rois 6.8-10), libère une ville israélienne -Dothan - du siège ennemi (2 Rois 6.14-19), épargne les soldats syriens piégés à Samarie non seulement de la mort, mais leur donne à manger (2 Rois 6.21-23), prévient les habitants affamés de Samarie de la fin rapide du siège ennemi (2 Rois 7.1), puis, juste avant de mourir, il annonce au roi d'Israël une série de victoires sur ses ennemis (2 Rois 13.14-19).

Même le souvenir d'Elisée suscite la délivrance, puisque le rappel de la résurrection du fils dé la Sunamite permet à celle-ci de retrouver ses biens avec tous les revenus du champ (2 Rois 8.1-6). Mieux encore: même un an après sa mort, les os d'Elisée donnent encore la vie à un homme qui vient de décéder (2 Rois 13.20-21).

Lien étroit entre Elie et Elisée

Le contraste entre Elie et Elisée est manifeste; il saute même aux yeux. Cependant, on aurait tort d'opposer ces deux hommes. En premier lieu, il faut pondérer l'affirmation qu'Elie est le prophète du jugement et Elisée le prophète de la grâce. Certes, Elie est principalement le prophète du jugement, mais il a aussi sauvé, ne serait-ce qu'une fois, une personne. La résurrection du fils de la veuve de Sarepta est d'ailleurs très semblable à la résurrection du fils de la femme de Sunem par Elisée. Les deux hommes aident dans un premier temps une femme (la première est veuve, pauvre et étrangère, alors que la seconde est mariée, riche et israélite). Quand le fils unique de ces femmes meurt, ces dernières s'adressent à l'homme de Dieu sous forme de reproche (envers Elie: Qu'y a-t-il entre moi et toi, homme de Dieu? Es-tu venu chez moi pour rappeler le souvenir de mon iniquité, et pour faire mourir mon fils? (1 Rois 17.18); envers Elisée: Ai-je demandé un fils à mon seigneur? N'ai- je pas dit: Ne me trompe pas? (2 Rois 4.28). Enfin et surtout pour ressusciter l'enfant, le comportement des deux prophètes est étrange. Tous deux font monter l'enfant dans leur chambre haute, puis s'étendent sur l'enfant à plusieurs reprises: Elie s'étendit trois fois sur l'enfant, invoqua l'Eternel (1 Rois 17.21), et Elisée monta, et se coucha sur l'enfant; il mit sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, ses mains sur ses mains, et il s'étendit sur lui. Et la chair de l'enfant se réchauffa. Elisée s'éloigna, alla çà et là par la maison, puis remonta et s'étendit sur l'enfant (2 Rois 4.34-35).
D'autre part, même si Elisée est le prophète de la grâce, il a aussi prononcé quelques paroles de jugement: la malédiction d'un groupe d'adolescents moqueurs de Béthel (2 Rois 2.24), l'annonce d'une lèpre permanente pour Guéhazi, le menteur, et pour sa descendance (2 Rois 5.27), la divulgation d'une mort imminente pour l'écuyer incrédule du roi d'Israël (2 Rois 7.2, 17). Dans les trois cas, le jugement est fulgurant: (1) Deux ours sortirent de la forêt, et déchirèrent quarante-deux de ces enfants, (2) Guéhazi sort de la présence d'Elisée avec une lèpre blanche comme neige, (3) l'écuyer meurt moins de vingt-quatre heures après l'annonce du jugement, piétiné par le peuple qui se rue sur les biens abandonnés par les Syriens.

Jugement et grâce ne sont jamais placés dans dès compartiments étanches. Elie est majoritairement - et non pas exclusivement - le prophète du jugement et Elisée est d'abord - et non pas uniquement - le prophète de la grâce.

Le lien étroit entre Elie et Elisée ressort tout particulièrement dans le récit qui décrit l'ascension d'Elie. Elisée s'accroche à Elie jusqu'au bout. Rien ne peut le séparer de son maître, même pas les ordres de ce dernier. La double onction de l'Esprit demandée par Elisée dépend d'ailleurs d'un attachement total. Dès que son maître est parti, Elisée reprend le manteau d'Elie, signe du ministère de son prédécesseur, et l'utilise d'une manière analogue pour traverser miraculeusement le Jourdain. Ainsi ce texte qui introduit le ministère d'Elisée annonce une continuité parfaite entre les deux hommes. Aucune opposition ne peut être soupçonnée, alors même que leur ministère est si différent.

Rappelons, enfin, que la liberté de mouvements d'Elisée est un fruit direct du ministère d'Elie (voir Promesses 118). Devant les critiques répétées de ce dernier, les rois d'Israël ont fini par écouter ou du moins tolérer les prophètes de l'Eternel.

Cette unité/diversité entre Elie et Elisée est des plus intéressantes, car elle est caractéristique de l'unité et de la diversité que l'on trouve dans l'Ecriture et dans le corps de Christ.

L'unité entre l'Ancien et le Nouveau Testament

Elie annonce Jean-Baptiste (le dernier et plus grand prophète de l'Ancien Testament: Mat 11.11; Luc 7.28) tout comme Elisée annonce le ministère de Jésus-Christ. Le lien entre les deux premiers mentionnés ne nécessite aucun développement particulier puisque Jésus l'a clairement établit à deux reprises: Jean-Baptiste est l'Elie qui devait venir (Mat 11.14) et c'est celui qui est déjà venu (Mat 17.10-12; Marc 9.11-13). L'ange Gabriel avait aussi relevé le lien entre Jean-Baptiste et Elie lors de l'annonce de sa naissance à Zacharie il marchera devant Dieu avec l'esprit et la puissance d'Elie (Luc 1.17).

Quant au lien entre Elisée et Jésus, il est, peut-être, encore plus manifeste que celui qui unit Elie à Jean-Baptiste, même si le Nouveau Testament ne le relève pas. Non seulement un ministère de grâce accompagne les deux hommes, mais une multiplication des pains marque les deux ministères. Elisée a multiplié vingt pains pour nourrir cent hommes (2 Rois 4.42-44), alors que Jésus, avec moins de pains, a nourri une foule beaucoup plus nombreuse, et cela à deux reprises (Mat 14.19-21; 15.36-38). La similitude entre les deux miracles permet aussi (et peut-être surtout) de relever la supériorité du Christ par rapport au prophète vétéro-testamentaire. La même constatation peut être faite en ce qui concerne la vie donnée après la mort: les os d'Elisée ont ressuscité un mort: Comme on enterrait un homme..., on jeta l'homme dans le sépulcre d'Elisée. L 'homme alla toucher les os d'Elisée, et il reprit vie et se leva sur ses pieds (2 Rois 13.20-21), alors que la mort du Christ donne la vie à tous ceux qui se confient en lui.

Le rapport jugement/grâce entre Elie et Elisée est le même qu'on trouve au niveau de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'Ancien Testament souligne davantage la notion du jugement, mais la grâce est loin d'y être absente. Inversement, le Nouveau Testament souligne avant tout la grâce, mais les paroles de jugement s'y trouvent aussi en particulier dans les textes eschatologiques (Mat 24; Apoc). Voir une opposition entre l' Ancien et le Nouveau Testament est tout aussi erroné que de voir une opposition entre Elie et Elisée. Il y a lien étroit malgré une différence d'accent évidente.

Diversité des ministères dans le corps de Christ

Finalement, cette unité/diversité caractéristique d'Elie/Elisée et de l'Ancien Testament/Nouveau Testament se retrouve au sein de l'Eglise. Unité n'est pas synonyme d'uniformité. Certains sont appelés à semer, d'autres à récolter. Certains sont plus gardiens, d'autres plus médecins. Les uns veillent au dépôt de la foi, les autres tendent les bras aux démunis. Aucune opposition entre les deux. Les deux sont nécessaires. Selon les besoins du moment, un vrai berger paîtra ses brebis ou les défendra contre les bêtes féroces, son seul souci étant le bien-être de ses protégés.

Trop souvent, malheureusement, le fidèle ignore, méprise et parfois même exclut un frère dont le ministère diffère du sien. L'attachement d'Elisée à Elie, alors même que leur ministère était tellement différent, doit nous servir d'exemple. Unis au Christ révélé dans les Ecritures, sachons apprécier la diversité de l'ouvre de son Esprit dans l'Eglise (cf. 1 Cor 12.11).

D.A.
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