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Quelle critique biblique ?

      Dans une récente chronique théologique, le professeur Eric Fuchs rendait compte de deux ouvrages récents d’exégètes protestants, L’exégèse du Nouveau Testament (Labor et Fides) de Max-Alain Chevalier, et Sauvez la Bible (Editions du Moulin) de Jean Zumstein. Du premier de ces livres le professeur Fuchs nous dit, « Il veut prouver ainsi la rigueur, l’honnêteté et la pertinence de cette méthode (historico-critique) et faire mieux comprendre et mieux apprécier les services qu’elle rend à ceux qui ont la charge d’expliquer la Bible et d’en prêcher les textes (…) L’honnêteté et la rigueur de cette méthode est incontestable; ses fruits ont été et sont nombreux. »       Le second ouvrage dû à la plume vigoureuse du professeur de NT à Neuchâtel, Jean Zumstein, critique de manière sévère les mandarins de l’exégèse biblique universitaire, « spécialistes qui se sont enfermés dans leur tour d’ivoire et ont cessé de s’intéresser au sens théologique des textes qu’ils étudiaient d’un point de vue historico-critique. »       Mais il s’en prend avec une violence à peine retenue à d’autres responsables de la désaffection à l’égard de l’Ecriture sainte ». M. Fuchs résume la pensée du professeur Zumstein ainsi: « Il y a d’abord le courant fondamentaliste, voire intégriste, qui, par défiance pour tout ce qui est moderne, affirme le caractère sacré du texte biblique par lequel, sans qu’il soit nécessaire de l’interpréter, Dieu parle immédiatement au croyant. Une telle attitude rassure sûrement les esprits inquiets, mais elle rend la Bible otage d’une forme de terrorisme spirituel, dit Zumstein, qui l’enferme dans une seule lecture possible. « (Gazette de Lausanne, 10.8.1985)       C’est ainsi que notre pluralisme universitaire sectaire exécute élégamment les épouvantails caricaturaux qu’il dresse complaisamment comme adversaires !
      Dans un article plus récent intitulé, Retour à la Bible, l’éminent historien protestant français, Pierre Chaunu, rend compte des premiers volumes d’une série consacrée au thème, la Bible de tous les temps (Beauchesne). Voici ce qu’il nous dit des divers auteurs de ces volumes: « Dans l’ensemble, les auteurs de la Bible de tous les temps appartiennent aux courants exégétiques issus de l’ultra-libéralisme « historiciste » bien plus hégélien que chrétien… De l’énorme percée que représente la véritable nouvelle exégèse de Carmignac, Robinson, Tresmontant*, nulle trace. »(Le Figaro 17.8.85)       Quelle serait donc cette percée foudroyante d’une exégèse véritable­ment novatrice qu’occulteraient nos savants bien installés dans leurs habitudes désuètes? Regardons de plus près ces hommes que cite Chaunu.
      Le célèbre évêque anglican, John A.T. Robinson, auteur de livres peu orthodoxes, tels que Dieu sans Dieu et Ce que je ne crois pas, est également un des plus éminents spécialistes du NT. Un de ses livres publié en 1977, Peut-on se fier au Nouveau Testament ?(Lethielleux, 1980), résumé d’un ouvrage monumental, Redating The New Testament, démontre de manière rigoureuse à partir d’une étude interne détaillée du texte des Evangiles qu’aucun d’entre eux ne peut avoir été rédigé après la prise de Jérusalem par Titus en l’an 70. Voici un bien rude coup porté à l’hégémonie universitaire de la critique biblique, et ceci par un savant qui ne saurait être rangé parmi les fondamentalistes intégristes!
      L’abbé Carmignac est un des meilleurs spécialistes français de l’hébreu du premier siècle de notre ère. Des recherches minutieuses entreprises depuis 1963 l’ont conduit à démontrer de manière extrêmement plausible que les Evangiles synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, avaient d’abord été rédigés en hébreu avant d’être transposés en grec. Dans la naissance des Evangiles synoptiques (Oeil, 1984), Carmignac écrit: « … les conséquences de ces constatations vont très loin : les Evangiles ont donc été rédigés bien plus tôt qu’on ne le dit habituellement. Ils sont beaucoup plus proches des faits. Ils ont une valeur historique de premier ordre. Ils contiennent les témoignages des disciples qui ont suivi et écouté Jésus. (…) Ces arguments scientifiques devraient réconforter les chrétiens et attirer l’attention des incroyants. Mais ils bouleversent les théories à la mode et donc ils seront âprement critiqués. »       Est-il étonnant que nos exégètes en place se refusent de faire connaître des découvertes si peu favorables à une méthode critique vieille de plus de deux siècles?
      Mais les auteurs français que cite Chaunu sont loin d’être les seuls à secouer vigoureusement l’édifice de la Haute-Critique biblique. L’abbé René Laurentin, journaliste au Figaro et prêtre charismatique dans le vent, est lui aussi un des spécialistes les plus éminents du NT. Dans un ouvrage massif mais d’une lecture très agréable consacré à l’un des grands thèmes de la mythologie critique, les Evangiles de l’enfance du Christ (Desclée, 1982, 635 p.), il démonte tranquillement les montagnes d’incroyance édifiées par des générations de savants sur les fondements bibliques de la doctrine chrétienne de l’incarnation. En appliquant au récit biblique les méthodes de critique de textes les plus modernes et, en particulier, celle de la sémiotique (théorie générale des signes, relation entre signes et signifiés, Robert), Laurentin démontre qu’une étude approfondie des textes relatant la naissance et l’enfance de Jésus-Christ conduisait à la constatation de leur cohérence interne et de leur fiabilité en tant que témoignages véridiques des événements qu’ils relatent. Dans sa préface au livre de Laurentin, le Cardinal Ratzinger écrit: « Il a appliqué les instruments de la critique moderne, avec toutes leurs ressources. A un réalisme naïf et superficiel, il a substitué un nouveau réalisme de l’intelligence, qui manifeste la relation spécifique entre l’événement et le langage, et qui découvre, précisément dans leur corrélation la richesse de la réalité. (…) Avec ce livre, les Evangiles de l’enfance nous sont redonnés à neuf. « (p.3-4)       De son côté, l’abbé Armand Ory se consacre depuis plus de vingt ans au développement d’une nouvelle méthode d’étude des Evangiles, et plus particulièrement à l’estimation critique de la vraisemblance des diverses interprétations du texte biblique. Dans son ouvrage récemment traduit en français, Initiation à l’exégèse fonctionnelle (Oeil 1984), Ory applique au texte de l’Ecriture une analyse logique très rigoureuse, destinée à établir l’interprétation qui convient rationnellement le mieux à ce qu’il appelle la fonction précise du texte. Il présente sa méthode comme suit, « L’exégèse fonctionnelle est une méthode d’interprétation de l’Evangile, enracinée dans le contexte culturel du dernier quart du vingtième siècle. Elle apporte une réponse à une question de l’explication de l’Evangile à notre époque, notamment la valeur des genres littéraires. »(p.11)       Pour chaque texte minutieusement analysé, Ory cherche d’abord sa fonction précise – récit historique, prophétie, parabole, but apologétique, etc.
      Il examine ensuite de manière purement logique les diverses interprétations proposées pour déceler rationnellement si le but que le texte se donnait à lui-même est atteint par l’une ou l’autre des lectures. Les interprétations absurdes s’écroulent d’elles-mêmes. « Analysons tout d’abord les différents éléments de ce système. Tout est concentré sur le raisonnable et l’absurdité. Le raisonnable est supposé comme un caractère typique de l’homme. L’exégèse fonctionnelle suppose que l’homme agit raisonnablement et qu’on doit l’expérimenter après des siècles dans ses oeuvres, par exemple dans ses écrits. La bonne solution est indiquée par ce caractère raisonnable; les mauvaises par l’absurdité. Dès qu’une forme d’absurdité se manifeste, il faut se trouver devant une mauvaise signification. »(p.48)       Il prend par exemple l’incident où Jésus marche sur les eaux, interprété d’une part littéralement comme décrivant un fait miraculeux et, d’autre part, comme une manière d’exprimer symboliquement la manière dont Jésus se dressait contre le mal. A une fonction descriptive s’oppose une fonction symbolique et moralisante. Ory analyse ensuite l’image de « marcher sur l’eau » comme expression symbolique de l’idée de se « dresser contre le mal » et en démontre l’entière absurdité: « .il semble évident que le lecteur doive trouver au récit évangélique une « fonction » adéquate. Seule celle qui exclut toute absurdité et implique partout la clarté et la compréhension peut être la bonne. Celui qui élimine le miracle semble se trouver pour le reste devant les absurdités. Celui qui admet le miracle se promène pour le reste dans le jardin du raisonnable. (…) L’interprétation d’un passage qui parvient à éviter toute absurdité, qui maintient partout le raisonnable et se situe en plus dans la ligne de la tradition, semble la seule bonne; celle qui se charge d’absurdités, ne maintient nulle part le raisonnable et rompt avec la tradition, ne peut être la bonne. Le maintien du miracle dans les faits et les récits est entouré de relations raisonnables; la transformation du surnaturel en naturel se noie dans les absurdités. »(p. 54-55)       Voici, pour le moins, une analyse rationnelle de la Bible dont nous n’avions guère l’habitude.
      Dans cette perspective, il est utile de signaler la parution prochaine d’un ouvrage du doyen des calvinistes français, Pierre Marcel, intitulé Face à la critique: le Christ et ses apôtres (Editions Kerygma d’Aix-en-Provence), dans lequel le pasteur Marcel démontre que « toute la méthode dite « critique » relève d’une « logique profane », et qu’elle se trouve sans aucune valeur face à une « logique chrétienne » capable de recevoir sans « discussion » l’Evangile de Dieu que nous apporte le Christ, ses apôtres, et l’Ecriture tout entière. »       C’est cette nouvelle façon d’aborder la recherche biblique que nous trouvons dans les contributions très variées du recueil d’articles rassemblés en honneur du professeur Pierre Courthial, Fondements pour l’avenir (Kerygma, 1981) par des spécialistes de la Bible, tant réformés, évangéliques que catholiques. C’est ce même courant exégétique nouveau qui s’exprimait lors du congrès sur l’inspiration et l’autorité de la Bible qui s’est tenu du 20-24 novembre 1985 au Palais de la Femme à Paris. Ce sont ces exégètes qui ont l’audace de ne pas se plier aux modes du jour (même vieilles de plus de deux siècles) et qui, pour reprendre les paroles salubres du professeur Fuchs, retrouvent « le courage d’une lecture intelligente, honnête, ouverte sur les surprises d’un texte qui ne se laisse pas réduire à nos idées. »
* Claude Tresmontant: Le Christ hébreu.

Jean-Marc Berthoud


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