Dossier: L'Apocalypse
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Des compréhensions différentes au cours des âges

Le premier mot de l’Apocalypse, « révélation », peut aussi signifier « lever du voile » en grec. Rarement mot d’introduction aura été aussi paradoxal tant ce livre présente un contexte déroutant et semble difficile à comprendre. Face à ce type d’ouvrage, deux tentations existent : d’une part en « forcer l’entrée » sans en chercher les combinaisons d’accès, d’autre part passer outre : c’est le seul livre que Calvin n’a jamais commenté, et il fut rejeté par une fraction de la chrétienté orientale jusqu’à la fin du ive siècle.

Pour découvrir et mieux comprendre l’Apocalypse nous examinerons tout d’abord son genre, son langage, et les emprunts faits à l’Ancien Testament. Ensuite, nous listerons les différentes interprétations qui ont été données au cours des âges, avec les forces et faiblesses de chacune d’elles. Enfin, nous proposerons un plan du livre pour mieux en saisir la structure.

Genre et langage de l’Apocalypse

Le livre de l’Apocalypse se présente à la fois comme une lettre — adressée aux sept églises d’Asie mineure — et comme une prophétie (1.3 ; 10.11 ; 22.9). Cependant, il se distingue des autres livres prophétiques par son style particulier, fait de contrastes marqués entre des personnes, groupes et événements : opposition entre bien et mal, trinité divine et trinité diabolique (ch. 12 et 13), agneau et dragon, Jérusalem et Babylone, etc.

Aujourd’hui, ce style pourrait être assimilé à certaines nouvelles ou mangas mettant en contraste les forces du bien et les forces du mal sous formes d’images caricaturales pour mieux illustrer les oppositions entre ces groupes.

Écrite à la fin du 1er siècle, dans un contexte de persécution violente contre les chrétiens, cette « littérature de crise » s’ouvre et se termine par une bénédiction (1.3 ; 22.14). Jean veut encourager un public fragilisé, mis hors la loi, en dévoilant ce qui se passe dans la salle du trône de Dieu, au-delà des regards terrestres. L’apôtre livre le point de vue de Dieu sur le monde et son avenir. Peu de livres bibliques invitent autant à l’adoration, la prière et la louange.

Le langage de l’Apocalypse est chargé de métaphores. Ainsi, les nombres employés ne doivent pas, la plupart du temps, être pris au sens littéral. Ils expriment par exemple l’universalité terrestre (quatre), la plénitude (sept), le peuple de Dieu (douze). Ces nombres se combinent en multiples riches de significations : par exemple les 1600 stades (14.20) expriment l’universalité du jugement de Dieu sur l’humanité (4 x 4 x 10 x 10).

Emprunts faits à l’Ancien Testament

De manière plus ou moins directe, l’Apocalypse fait très souvent référence à l’Ancien Testament. Ainsi, l’Exode est présente par la révélation du nom divin (« Celui qui est », Ex. 3.14 en Apocalypse 1.4 ; 4.8 ; 16.6), par le rappel de certaines plaies d’Egypte aux chapitres 9 et 16, tandis que le passage de la Mer Rouge est évoqué en 15.2.

Les images empruntées aux livres prophétiques sont nombreuses : par exemple, le rouleau d’Ezéchiel, (ch. 10), l’assaut de Gog et Magog (ch. 20), la vision du Fils de l’homme de Daniel 7 (ch. 14), ou encore les deux oliviers de Zacharie 4 (ch. 11). Ainsi l’Apocalypse reprend, développe et mène à leur sens final de nombreuses images déjà ébauchées dans l’A.T.

Diverses interprétations

Elles peuvent se classer en quatre grandes tendances : futuriste, « prétériste », historique et idéaliste. Ces interprétations seront évaluées en tenant compte de la manière dont les chrétiens du 1er siècle ont lu l’Apocalypse, et de son genre littéraire spécifique.

1. L’interprétation futuriste telle que nous la connaissons a été proposée dans les années 1830 par J.N. Darby. Elle s’est répandue parmi les chrétiens évangéliques anglo-saxons grâce à la première bible avec commentaires (Bible d’étude Scofield 1909). Cette lecture divise le livre de l’Apocalypse en trois grandes sections, d’après le verset 19 du chapitre 1 :

– les choses passées (« ce que tu as vu ») : la vision de Patmos (1.4-20) ;

– les choses présentes (« ce qui est ») : les 7 églises d’Asie, et, au-delà, l’Église dans sa totalité au cours des âges (2.1-3.22) ;

– les choses à venir (« ce qui doit arriver ensuite ») : les événements qui se produiront après l’enlèvement de l’Église (début du ch. 4).

Selon cette interprétation, le temps des tribulations des chapitres 4 à 19 coïncide avec la 70e semaine du prophète Daniel (Dan 9.24-27). Ce temps de jugement et de conflits submergera le monde entier, jusqu’à l’avènement de Jésus-Christ (ch. 19) et son règne terrestre de mille ans (ch. 20). Ces événements s’articulent en trois séquences principales, vues dans l’ordre chronologique : sept sceaux, sept trompettes, sept coupes, avec des parenthèses qui apportent des précisions complémentaires (comme celle du chapitre 7.1-17 qui décrirait les Juifs et païens sauvés pendant la Tribulation).1

Le point fort de cette interprétation est sa cohérence avec les textes prophétiques de Daniel (70e semaine, abomination de la désolation, etc.) et avec le discours de Jésus sur le Mont des Oliviers en Matthieu 242. En revanche, étant donné que la plupart des événements sont vus comme futurs, les implications pratiques de cette lecture sont indirectes et parfois difficiles à trouver. Les lecteurs du 1er siècle auraient appliqué de nombreux passages des chapitres 4 à 19 à leurs circonstances ou à leur environnement. Par exemple, ils auraient vu l’empire romain dans la femme du chapitre 17 (Rome est bâtie sur sept collines).

2. L’interprétation « prétériste » voit au contraire la plupart des événements de l’Apocalypse comme étant accomplis au moment de sa rédaction. L’Apocalypse décrirait ainsi les persécutions sous Néron au milieu des années 60 ou la chute de Jérusalem en l’an 70. Le point fort de cette interprétation est qu’elle est compatible avec la manière dont les chrétiens du 1er siècle auraient pu lire ce livre, mais trop de passages comme le règne de Christ au chapitre 20 restent inexpliqués.

3. Une troisième interprétation, dite historique, considère que l’Apocalypse dévoile l’histoire de l’Eglise, du 1er siècle à nos jours. Des lecteurs protestants du xvie siècle ont vu, par exemple, tel ou tel pape dans la grande prostituée du chapitre 17, tandis que des lecteurs du xixe ou du xxe siècle ont reconnu Napoléon ou Hitler dans tel ou tel personnage. Adoptée par les Réformateurs, puis par John Wesley, cette interprétation a l’inconvénient de présenter une grille de lecture fluctuante suivant les époques. Elle est également réductrice car centrée majoritairement sur l’interprétation d’événements se déroulant en Europe de l’Ouest. Enfin, elle semble également difficilement conciliable avec la manière dont les chrétiens du 1er siècle ont lu l’Apocalypse.

4. La dernière interprétation, dite idéaliste, perçoit les événements décrits dans l’Apocalypse comme des symboles de la lutte entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan et ceux qui s’y rattachent. Elle voit ainsi dans le règne de mille ans la période actuelle de l’Église où l’action de Satan est retenue (depuis la résurrection de Christ). Cette lecture a l’avantage de prendre en compte le genre littéraire de l’Apocalypse et d’être utile pour les chrétiens de tous les temps, y compris ceux du 1er siècle. En revanche, elle a l’inconvénient de ne pas voir à la fin de ce livre un aboutissement de l’histoire, puisqu’elle met de côté tout aspect historique.

Quelle lecture adopter ?

Les événements décrits dans l’Apocalypse indiquent qu’il y aura une progression du mal vers un dénouement final, celui du retour, du règne et de la victoire finale de Jésus-Christ3. Une lecture futuriste prudente par rapport à l’enchaînement des événements paraît justifiée. Mais elle gagne à être complétée pour prendre en compte le genre littéraire du livre, ce qui plaide également en faveur d’une lecture morale pour aujourd’hui.

Ainsi, le chapitre 4 nous questionne sur la manière dont nous intégrons la majesté divine dans notre vie de tous les jours : ne nous devons-nous pas, tout comme les êtres vivants et les anciens, obéissance, louange et honneur à Dieu, notre Créateur ? Les tonnerres, les sept lampes ardentes et la mer de verre qui sont devant le trône évoquent la distance qui nous sépare de lui : Dieu existe par et pour lui-même, son existence n’est assujettie à personne.

Le chapitre 5 nous montre, par continuité et symétrie avec le chapitre 4 un double fait : seul l’Agneau immolé est digne de s’approcher de la majesté pour ouvrir le livre (permettant ainsi au plan de Dieu de s’accomplir) et seul il est digne de s’asseoir au milieu du trône (affirmation de sa divinité).

Ces deux chapitres ne nous interpellent-ils pas quand nous sommes tentés de devenir des chrétiens « performants » et sans faille seuls maîtres à bord de notre vie ? Contempler la majesté du Dieu Créateur et celle de l’Agneau Rédempteur nous pousse à dépendre de lui. Paradoxalement, cette dépendance nous enlève le stress de la course à la performance et nous fait accueillir sa grâce.

Les ch. 12 et 13 mettent en scène une contrefaçon de la trinité véritable :

– le dragon est clairement identifié à Satan en 12.9 ;

– la première bête du ch. 13 parodie Jésus (v.1-10) : elle reçoit autorité sur toute tribu, peuple, langue et nation ;

– la seconde bête parodie le Saint-Esprit et son ministère (v. 11-18) : elle donne le souffle à l’image de la bête, scelle les hommes, oblige les habitants de la terre à adorer la première bête, et elle accomplit de grands miracles.

Ces deux chapitres nous avertissent que, de manière continue et toujours plus arrogante, l’Ennemi cherche à subvertir l’autorité de Dieu par un renversement des valeurs morales, poussant les hommes à appeler le mal bien et le bien mal, à changer les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres (cf. És 5.20).

Structure de l’Apocalypse

Plusieurs groupes de sept (« septénaires ») apparaissent de manière naturelle dans le texte (sept églises, sept sceaux, sept trompettes et sept coupes). D’autres, moins évidents à saisir, découlent assez naturellement du texte pour qu’on puisse proposer un plan en sept septénaires, organisés le plus souvent en 4 + 2 + 1 ou en 6 + 1.

Par exemple, les quatre premiers sceaux sont groupés et imagés sous formes de cavaliers, les cinquième et sixième sceaux sont indépendants, et le septième sceau précédé d’une parenthèse au chapitre 7. De même, les six trompettes sont dissociées de la septième par une parenthèse allant du chapitre 10.1 au chapitre 11.14.

Enfin, la plupart de ces septénaires sont introduits par une vision, par exemple celle du Fils de l’homme avant les lettres aux sept églises.

Nous proposons donc le plan ci-après.

* * *

En conclusion, relevons un dernier septénaire, celui des béatitudes qui traverse l’Apocalypse et particulièrement la première : « Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui s’y trouve écrit, car le moment est proche ! » Que ce moment, celui du retour de Celui qui « vient bientôt » oriente chacune de nos vies.

1NDLR : C’est notamment l’optique présentée dans l’article précédent de William MacDonald.
2Les sept sceaux reprennent divers éléments du discours de Jésus sur le mont des Oliviers :
     1. Le cheval blanc (parodie de pureté) // antichrists séducteurs annoncés (Mat 24.4-5).
     2. Le cheval roux (la guerre) // les guerres et les bruits de guerres (Mat 24.6-7).
     3. Le cheval noir (la famine) // famines (Mat 24.7).
     4. Le cheval livide // mort des fidèles (Mat 24.9).
     5. Âmes des martyrs sous l’autel // persécutions (Luc 21.12).
     6. Signes dans le ciel et sur la terre // signes (Luc 21.11).
3Le parallélisme entre les 7 sceaux, trompettes et coupes suggère cependant plus une intensification des mêmes événements qu’une succession de jugements différents.

Plan de l’Apocalypse

Introduction 1.1-8
1er septénaire : les lettres aux 7 églises 1.9-3.22

– Vision introductive : le fils de l’homme 1.9-20

– 7 lettres 2.1-3.22
2e septénaire : les 7 sceaux 4.1-8.1
– Double vision introductive : le ciel ouvert 4.1-5.14
– 6 premiers sceaux 6.1-17
– Parenthèse : la double vision des rachetés 7.1-17
– 7e sceau 8.1
3e septénaire : les 7 trompettes 8.2-11.18
– Vision introductive : l’autel dans le ciel 8.2-5
– 6 premières trompettes 8.1-9.21
– Parenthèse : la double vision du petit livre et les 2 témoins 10.1-11.13
– 7e trompette 11.14-18
4e septénaire : les 7 signes-visions 11.19-15.4
– Vision introductive : temple de Dieu ouvert 11.19
– 1er signe du dragon, de la femme et de l’enfant mâle 12.1-17
– 2e vision de la bête qui monte de la mer 13.1-10
– 3e vision de la bête qui monte de la terre 13.11-18
– 4e vision des scellés de l’Agneau 14.1-5
– 5e vision des trois anges 14.6-13
– 6e vision de la moisson et de la vendange 14.14-20
– Parenthèse : annonce des 7 coupes 15.1
– 7e signe de la fin 15.2-4
5e septénaire : les 7 coupes 15.5-16.21
– Vision introductive : le temple dans le ciel ouvert 15.5-8
– 6 premières coupes 16.1-14
– Parenthèse : béatitude concernant la venue de Dieu 16.15
– 7e coupe 16.16-21
6e septénaire : les 7 paroles sur Babylone 17.1-19.10
– Vision introductive : la grande prostituée sur la bête 17.1-18
– 1re parole : la chute de Babylone 18.1-3
– 2e parole : le châtiment de Babylone 18.4-8
– 3e parole : la lamentation des rois 18.9-10
– 4e parole : la lamentation des marchands 18.11-16
– 5e parole : la lamentation des navigateurs 18.17-20
– 6e parole : la fin de Babylone 18.21-24
– Parenthèse : le triple alléluia dans le ciel 19.1-5
– 7e parole : les noces de l’Agneau 19.6-10
7e septénaire : les 7 visions de la fin 19.11-22.5
– 1re vision : le juge sur le cheval blanc 19.11-16
– 2e vision : le grand souper de Dieu 19.17-18
– 3e vision : la capture de la bête et du faux prophète 19.19-21
– 4e vision : Satan enchaîné pour 1000 ans 20.1-4
– 5e vision : la première résurrection et le règne de 1000 ans 20.5-10
– 6e vision : le jugement du grand trône blanc 20.11-15
– 7e vision : les nouveaux cieux et la nouvelle terre 21.1-8
– double appendice : la nouvelle Jérusalem, le nouvel Éden 21.9-22.5
Conclusion 22.6-21

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Argaud Christophe
Christophe Argaud travaille en région parisienne dans un groupe international, tout en s’impliquant activement dans l’enseignement biblique, dans son église et dans diverses rencontres, en particulier pour les jeunes. Il est marié et père de trois enfants.