Dossier: L'Apocalypse
Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page

L’Apocalypse comme genre littéraire

Un de mes amis distribuait il y a quelques années des NT sur un campus universitaire américain gratuitement à la seule condition que les étudiants promettent de le lire. Quelques semaines après, il rencontra un étudiant, à qui il en avait donné un, et lui demanda s’il l’avait lu. Celui-ci, qui jusque là ignorait tout de la Bible, lui répondit : « Oui, j’ai tout lu. Mais c’est un livre bizarre. Au début, c’est très répétitif ; on trouve la même histoire quatre fois. Mais j’ai beaucoup aimé la partie de science-fiction à la fin. »

Cette remarque nous indique premièrement à quel point l’Apocalypse ressort d’un genre littéraire qui nous est étranger. Plus personne aujourd’hui n’écrit en style apocalyptique. C’est un genre mort, qui s’est développé environ entre –300 et +300. L’idéal, avant d’étudier l’Apocalypse, serait de se plonger dans la littérature apocalyptique, par exemple en lisant le 4e livre d’Esdras1. Notre livre de l’Apocalypse nous apparaîtrait alors moins étrange, voire même modéré dans son symbolisme !

Cette remarque nous montre aussi à quel point l’Apocalypse se rapproche de films ou de clips, avec beaucoup d’images et d’impressions, très adapté finalement au contexte post-moderne et à la façon de penser des jeunes. C’est pourquoi j’utilise de plus en plus l’Apocalypse pour mes campagnes d’évangélisation dans les universités. Ce livre ne doit pas être confiné aux seuls chrétiens matures mais il est un support puissant pour prêcher l’évangile.

Le genre apocalyptique

La recherche actuelle sur l’Apocalypse, reflétée dans les débats entre spécialistes et dans les commentaires, s’intéresse de plus en plus au genre littéraire du livre. Le sujet est complexe, parce que tout genre littéraire n’est pas monolithique et se trouve rarement à l’état pur. Par exemple, une lettre peut contenir un récit. De plus, un genre peut avoir des caractéristiques liées au fond et à la forme. Les 7 points qui vont suivre sont typiques du livre de l’Apocalypse proprement dit, même s’ils se trouvent généralement dans l’ensemble de la littérature apocalyptique.

1. L’Apocalypse contient une trame narrative.

Le livre présente Dieu, Christ, un ancien ou un ange, communiquant une révélation à un intermédiaire humain (Jean en l’occurrence) pour qu’il la transmette à d’autres. Cette révélation est faite d’une trame narrative, avec de la tension, une intrigue, un dénouement ; elle n’est pas simplement une juxtaposition d’impressions éparses ou de maximes (comme les Proverbes). L’Apocalypse est une révélation immédiate de Dieu à travers des visions.

On trouve des allusions à des visions dans d’autres types de livres, comme par l’exemple l’expérience que l’apôtre Paul relate en 2 Corinthiens 12 : il a été ravi dans le troisième ciel où il a reçu des révélations spéciales, mais dans ce cas il ne lui a pas été permis de les transmettre à d’autres. Ce moyen de communication divin remonte aux visions de Daniel ou d’Ézéchiel. Les rudiments de l’apocalyptique se trouvent déjà chez Ésaïe.

Cela signifie que les textes apocalyptiques nous présentent la vision panoramique de Dieu sur l’histoire — non pas comme la réflexion d’un apôtre sur le dessein de Dieu par l’évangile, mais sous la forme de visions directes, hautement symboliques, descendues du ciel. Cette vision panoramique n’est pas liée à une situation de crise particulière — même si des allusions à des situations historiques sont souvent cachées dans le symbolisme — mais la trame narrative se déroule et va jusqu’à la fin et culmine soit en enfer, soit dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre. Dans ce sens, ce livre est d’une extrême importance : il traite des questions ultimes. Il ne s’occupe pas de sujets comme les qualifications des anciens, la discipline ecclésiastique — quelques importants que soient ces sujets par ailleurs — mais du ciel et de l’enfer ! Pas étonnant alors qu’on puisse utiliser ces textes pour l’évangélisation.

Ainsi le but principal de ce genre littéraire est la vision de Dieu sur les destinées ultimes et la division finale de l’humanité. Gardons-le toujours présent à l’esprit.

2. L’Apocalypse schématise l’histoire en utilisant généralement les nombres de façon symbolique.

En général, les textes apocalyptiques schématisent l’histoire en utilisant des nombres dans un sens symbolique.

Pour autant, il ne faudrait pas en déduire que les nombres soient toujours utilisés de façon symbolique. Ce n’est pas le cas dans les portions narratives de la Bible, où les nombres n’ont pas forcément de sens caché.

Par exemple, pour un Juif, les 3 ans et demi ou 42 mois ou 1260 jours lui faisaient immédiatement penser à la période difficile de 3 ans et demi que les Juifs ont vécu sous le règne d’Antiochus Épiphane entre –168 et –164, avant d’être délivrés par Judas Macchabée2. Ces nombres symbolisent donc une période de persécution sévère et d’oppression du peuple de Dieu.3

3. L’Apocalypse utilise de nombreux symboles tirés de la nature.

Le genre apocalyptique décrit souvent beaucoup de « bêtes », horribles ou magnifiques. Plus généralement, les symboles tirés de la nature abondent. Il en est de même de l’Apocalypse : cela va des grenouilles repoussantes (16.13) aux radieux « êtres vivants »4 (4.6).

Dans les ch. 12 à 13, nous trouvons trois bêtes : le diable lui-même, décrit comme un dragon, puis la bête qui sort de la mer et la bête qui monte de la terre. Elles doivent être comprises dans un sens symbolique. Ces trois bêtes sont tellement interdépendantes qu’il est possible de les relier à des phrases de l’Évangile selon Jean, de sorte que ce triumvirat de bêtes devient une sorte de simulacre de la Trinité telle qu’elle nous est présentée dans les « dernières paroles » de Jean 13 à 17.5

4. L’Apocalypse a une relation à la fois distendue et forte avec l’Ancien Testament.

Cette caractéristique ne se retrouve pas dans tous les textes apocalyptiques. C’est une double relation : – distendue, car il n’y a pas de longue citation directe de l’A.T. (la plus évidente est sans doute la louange des êtres vivants dans la vision du ch. 4 : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant », qui est tirée d’Ésaïe 6) ; – forte, car c’est le livre qui comporte le plus d’allusions bibliques à l’A.T. de tous les livres du N.T. : les emprunts à Daniel, Zacharie, Ésaïe, Ézéchiel, etc., abondent.

Ces emprunts à l’A.T. sont de nature très différente ; ils se limitent parfois au seul langage, tandis que le sens sous-jacent est différent ; dans d’autres cas, le lien est plus fort, mais pas total.

Considérez les quatre êtres vivants du chapitre 4 : ils font clairement référence aux quatre animaux (ou « chérubins ») qui soutiennent le trône mobile de Dieu en Ézéchiel 1 et 10. Mais ils empruntent aussi une partie de leur symbolisme aux séraphins d’Ésaïe 6. Il faut garder les deux références en tête, sans spéculer sur la nature « plutôt séraphin » ou « plutôt chérubin » des êtres vivants.

L’Apocalypse utilise de nombreux symboles sans qu’on puisse les intégrer dans une vision parfaitement cohérente. Chaque détail symbolique contribue à la signification d’ensemble sur le plan théologique, mais il ne peut pas se comprendre si on essaie de les intégrer sur le seul plan symbolique. L’apocalyptique aime mixer les métaphores.

L’exemple le plus connu est la vision du ch. 5. Une question est posée par un ange : « Qui est digne d’ouvrir le livre et d’en rompre les sceaux ? » — ce qui signifie, dans le langage symbolique de l’époque : « Qui a le droit d’accomplir le propos de Dieu en bénédiction et en malédiction pour l’univers entier ? » Un des 24 vieillards répond : « Le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a vaincu pour ouvrir le livre et ses sept sceaux. » Le symbole nous ramène à la promesse de 2 Samuel 7 d’un roi davidique. Mais en même temps, Jean voit « au milieu du trône et des quatre êtres vivants et au milieu des vieillards, un Agneau qui était là comme immolé ». N’imaginons pas qu’il s’agisse de deux animaux côte à côte, un lion et un agneau ; l’Apocalypse mixe les métaphores : l’agneau est le lion. Mais l’agneau lui-même a « sept cornes », la perfection du pouvoir royal, ce qui nous ramène au lion !

De tels exemples pourraient être multipliés. Une grande partie des erreurs d’interprétation commises sur l’Apocalypse vient d’une méconnaissance de ce principe. Si on essaie d’intégrer « visuellement » les images, on arrive à des représentations grotesques comme celles qu’on trouve sur certains bas-reliefs de cathédrales où les artistes ont essayé de représenter un lion-agneau. Le langage permet des associations que le visuel ne permet pas.

5. L’Apocalypse est aussi une lettre et une prophétie.

Contrairement aux autres écrits apocalyptiques juifs ou chrétiens, l’Apocalypse est donnée sous la forme d’une « lettre ». L’introduction (1.4-8) et la conclusion (22.6-21) lui sont spécifiques. Il inclut de plus les « lettres » des ch. 2 et 3.

L’Apocalypse ressort aussi du genre prophétique, par ses appels à se repentir, à se détourner du péché et à se tourner vers Dieu, tandis que les autres écrits apocalyptiques font une dichotomie entre le bien et le mal qui évoluent ainsi jusqu’à la fin, sans appel moral.

6. L’Apocalypse introduit souvent un symbole ou un thème qui ne sera détaillé que plus tard dans le livre.

Un prédicateur ne devrait jamais commencer à prêcher sur un livre sans l’avoir lu au préalable plusieurs fois pour en avoir une idée d’ensemble. C’est particulièrement vrai pour l’Apocalypse. Parfois il suffit de finir le chapitre : en 1.13, Jean voit quelqu’un au milieu des « sept chandeliers » : que représentent-ils ? Cela ne nous est pas révélé avant le v. 20 : « Les sept chandeliers sont les sept églises. »

D’autres exemples sont beaucoup plus complexes : il est impossible de comprendre ce que représentent les deux bêtes du ch. 13 sans avoir étudié au préalable le ch. 17 où la première bête ressurgit et les ch. 19 et 20 où elles vont à leur destruction.

7. Le symbolisme de l’Apocalypse est particulièrement approprié pour décrire les réalités divines transcendantes.

Illustrons par un exemple : ma sœur a été missionnaire en Papouasie-Nouvelle Guinée il y a trente ans, au sein d’une tribu primitive vivant avant l’âge de la pierre, qui n’avait jamais eu de contact avec la civilisation occidentale. Comment expliquer, sans illustration ni objet, à ces personnes ce qu’est l’électricité ? Seules des métaphores tirées de leur quotidien, comparant nos ampoules à un « petit soleil » ou le courant à un « esprit » pourrait leur faire (un peu) saisir ce qu’est l’électricité. Non que ces personnes soient stupides, mais elles manquent d’expérience. S’il est peut-être possible de leur faire comprendre les effets de l’électricité, impossible de les initier à la différence entre courant continu ou alternatif, aux unités de mesure comme les ohms ou les volts, aux transistors qui ont donné naissance à toute l’informatique moderne.

Comment alors parler du « trône de Dieu » ? Paul avait été « enlevé dans le paradis » où il avait entendu « des paroles merveilleuses qu’il n’est pas permis à un homme d’exprimer » (2 Cor 12.4) — non par interdiction, mais par impossibilité de notre part : nous n’avons pas les représentations mentales adéquates. Alors l’Apocalypse parle d’« émeraude », d’« arc-en-ciel », de « lion », d’« êtres vivants », etc. — seul langage adapté à notre esprit enténébré et pollué par le péché, qui reflète dans une mesure les réalités du tabernacle céleste, tout comme le système sacrificiel matériel de l’A.T. était une image de réalités spirituelles à venir.

Dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre, la mer n’est plus (21.1) : inutile de cogiter sur les principes hydrologiques qui seront en vigueur dans le nouveau monde. Dans l’imaginaire juif, la mer représente le chaos et la boue (cf. És 57.20) ; l’absence de mer signifie simplement qu’il n’y aura plus jamais de chaos, mais tout sera dans l’ordre et la pureté voulus par Dieu.

La sainte cité est bâtie comme un cube. Rien à voir avec nos villes modernes, mais avec le seul cube dont il est question dans l’A.T. : le lieu très saint où se trouvait la présence de Dieu. Les dimensions cubiques indiquent donc que les croyants seront dans la présence immédiate de Dieu pour toujours.

Dieu, dans sa miséricorde, utilise ainsi des symboles pour entrouvrir le voile sur des réalités que notre ignorance spirituelle, notre cécité et notre péché nous empêchent de saisir autrement. Et nous commençons à percevoir, à imaginer, à rêver…

1 NDLR : Le 4e livre d’Esdras ou Apocalypse d’Esdras est un livre apocryphe pseudépigraphique (faussement attribué à Esdras) et rédigé au 1er siècle.
2 Cette symbolique existe pour chaque peuple : par exemple, pour un Français, les « 30 glo-rieuses » font immédiatement penser à la période de croissance économique de la France entre 1945 et 1975.
3 NDLR : D’autres auteurs prennent les indications de 42 mois (11.2 ; 13.5) comme une indication directe d’un nombre de jours réel, au sens littéral et non symbolique.
4 Les traductions modernes répugnent à utiliser le terme d’ « animaux », comme dans les versions Darby en français ou King James en anglais.
5 En passant, cette identité de thème est un indice de plus que le Jean qui a reçu l’Apocalypse est le même Jean que celui qui a écrit l’Évangile, même si le genre littéraire de ces deux livres est très différent.

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someonePrint this page
Carson Donald
Donald Carson, professeur de Nouveau Testament à la Trinity Evangelical Divinity School et auteur prolifique, est un des théologiens évangéliques les plus reconnus. Parmi les dernières traductions de ses ouvrages en français, notons un commentaire de l’Évangile selon Jean et Le Dieu qui est là (dont deux chapitres traitent de l'Apocalypse).