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Qu’est-ce que l’église émergente?

Deux notions de base

Pour comprendre l’église émergente il est indispensable d’assimiler les notions de modernité1 et de postmodernité.

Qu’est-ce que la modernité ?

« La modernité n’est ni un concept sociologique, ni un concept politique, ni proprement un concept historique. C’est un mode de civilisation caractéristique, qui s’oppose au mode de la tradition […]. Liée à une crise historique et de structure, la modernité […] est repérable en Europe à partir du xvie siècle, et ne prend tout son sens qu’à partir du xixe siècle. Les manuels scolaires font succéder les Temps modernes au Moyen Âge, à la date de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492) […]. Pendant les xviie et xviiie siècles, se mettent en place les fondements philosophiques et politiques de la modernité : la pensée individualiste et rationaliste moderne dont Descartes et la philosophie des Lumières sont représentatifs2».

Qu’est-ce que la postmodernité ?

La postmodernité ne fait pas que succéder à la modernité : elle se présente surtout comme une réaction aux valeurs de la modernité. Des spécialistes pensent qu’une distinction absolue entre modernité et post-modernité (comme si le « monde ancien » faisait place à un « monde nouveau ») est artificielle voire simpliste.

Prenons un exemple tiré de chaque courant, pour mieux les définir :

Au sein de la modernité, en particulier sous l’influence de Descartes (1596-1650), l’homme dit : « Je peux tout connaître3 ». Mais les siècles suivant suscitent le désenchantement dans tous les domaines. Les progrès techniques sont, certes, extraordinaires mais ils n’engendrent ni l’âge d’or ni l’amélioration morale de l’homme ni même la diminution de la pauvreté mondiale. Le siècle passé est le plus meurtrier de l’Histoire. Quant à la connaissance, elle augmente de façon spectaculaire mais, paradoxalement, l’ignorance grandit plus vite que la connaissance, car chaque découverte repousse les limites du savoir.

Au sein de la postmodernité, l’homme perd ses illusions. Désabusé, il se fait moins prétentieux et plus réaliste. Il confesse : « Je ne peux rien connaître », la vérité – à supposer qu’il y en ait une ! – se révèle inaccessible, insaisissable par l’homme. Il ne peut accéder qu’à des approches de la vérité. Il faut accepter que chacun puisse avoir sa perspective de la vérité, une perspective différente mais tout aussi pertinente. D’une façon quelque peu caricaturale, on pourrait dire que, dans la modernité, la vérité est absolue et connaissable alors que dans la postmodernité, la vérité est relative, indéfinissable et finalement insaisissable.

Qu’est-ce que l’église émergente ?

a. Son origine

Elle est une excroissance de l’Église, liée au processus accéléré de sécularisation de la société occidentale. La moitié de la population serait déjà atteinte par le phénomène de sécularisation, l’autre moitié se contentant d’un « christianisme de sens commun » sous la forme de code moral, ou de cadre pour les rites de naissance, de mariage et de décès4.

La génération actuelle mesure avec difficulté le chemin parcouru par la société occidentale en un demi-siècle. Les historiens ont pourtant identifié ce « tournant de l’histoire » : « Les années 60 ont apporté un bouleversement du paysage social, technologique, économique, culturel, et religieux5 ». Sur le plan religieux, « on peut en venir à considérer ces années comme marquant une rupture aussi profonde que celle qui a été apportée par la Réforme6 ». Plus d’une décennie après Mai 68 un constat général s’impose : Les églises sont en perte de vitesse, elles se vident et leur message paraît obsolète7. Que faire face à une telle situation ? S’adapter ou disparaître ? L’église émergente propose de s’adapter aux évolutions de la société et d’offrir à notre génération un espace convivial, ouvert, innovant, et acceptable pour elle : « En présence de nouveaux publics8, qui sont maintenant à des années lumière des églises classiques, il est nécessaire de construire avec eux, des propositions nouvelles, des communautés nouvelles. C’est ainsi que commence à naître une église émergente9. »

b. Son identité

L’église émergente consiste globalement à appliquer des principes postmodernes à l’Église. Il ne s’agit pas d’un tout homogène mais d’un mouvement très large dont l’enseignement peut aller du pertinent à l’inacceptable. Nous avons là une des causes du dialogue de sourds entre les partisans de l’église émergente et ses opposants, les premiers ne voulant voir que le pertinent et les seconds se contentant de mettre en garde contre l’inacceptable.

Il n’est pas facile de définir clairement l’identité de l’église émergente. Elle peut aussi bien se trouver dans les grandes institutions comme le catholicisme, le protestantisme ou le mouvement évangélique10, qu’en dehors d’elles comme les églises indépendantes. Simples églises de maison ou mega-churches11, l’église émergente ne se reconnaît pas à une structure mais consiste en un « courant », un « état d’esprit », un « processus12 ». C’est une sorte de ferment qui se répand dans les églises traditionnelles, provoquant soir leur  « évolution », soit leur scission13.

Son intention est de guérir une Église jugée malade, par des propositions qui répondent aux attentes d’une société postmoderne : « L’église émergente, c’est une nouvelle culture chrétienne en phase avec les aspirations spirituelles des nouvelles générations14. »

Le site Témoins15 présente, recense et analyse « ce qui peut être appelé émergent en francophonie ». C’est une base de données incontournable pour l’étude du mouvement : « Le courant de l’église émergente […] s’inscrit tout naturellement dans le changement des comportements sociaux. En France, […] le courant de l’église émergente est encore peu visible […]. On assiste aujourd’hui à un changement majeur : le passage de la prédominance de l’institution catholique à un contexte nouveau caractérisé par l’affirmation de l’autonomie croyante et du “croire sans appartenir”. Or, c’est bien dans ce terreau que le courant de l’église émergente progresse […] car il répond à des aspirations spirituelles qui ne se reconnaissent pas dans les pratiques classiques des institutions religieuses […] Le comportement “croire sans appartenir” est désormais une réalité centrale dans le paysage religieux français […]. C’est dire combien une offre alternative, telle que celle qui est proposée par l’église émergente, aurait toute sa place. Quoiqu’il en soit, rien ne peut arrêter une germination spirituelle16. »

c. Son évaluation

L’église émergente séduit à cause de sa recherche d’authenticité, son absence de prétention, son ouverture d’esprit, son désir de rejoindre « l’autre » là où il est. Des pistes sont proposées mais non imposées : vous pouvez les utiliser « telles quelles » ou les modifier à votre convenance pour votre vie personnelle ou celle de votre église locale.

Toutefois, chaque médaille a son revers : le fait de ne pas vouloir juger les autres conduit vite à accepter le mal. La tolérance généralisée finit par rejeter tout absolu. L’ouverture sans esprit critique conduit au pluralisme et au syncrétisme.

Sans parler de réserves concernant la place de la psychologie dans la foi chrétienne, le reproche le plus sévère que l’on puisse faire au « courant émergent » est l’abandon des enseignements clairs et fondamentaux de la Bible. Celle-ci n’est plus considérée comme Parole de Dieu et base certaine et unique de la foi17. Le message fondamental du christianisme est ainsi édulcoré ou tronqué au point de le rendre acceptable par des pécheurs impénitents18. Il n’est, en revanche, plus acceptable pour ceux qui restent attachés à l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ19.

Pour ne choquer ou ne repousser personne, on occulte la notion de l’homme pécheur, perdu, éloigné de Dieu encourant sa juste condamnation et son jugement éternel. La repentance, la foi en Jésus-Christ mort et ressuscité, sa « substitution pénale » sur la croix, l’obéissance à la Parole de Dieu, deviennent des notions encombrantes. En effet, elles imposent des prises de position qui s’opposent à la pensée émergente : « accepter tout ce qui unit, rejeter tout ce qui divise ». Il ne faut plus ni croire ni dire que « Jésus est le chemin et que nul ne vient au Père que par lui » : cet absolutisme choque l’église émergente, il s’oppose à la vérité plurielle, puisque chacun peut et doit avoir son propre cheminement, ses propres expériences et ses propres convictions. C’est à juste titre que Brian McLaren appelle ces disciples de l’Église émergente « un nouveau genre de chrétiens » : ils ne remplissent plus les conditions fixées par la Parole de Dieu. Un christianisme où la croix de Christ n’occupe plus la place centrale que lui donne l’Écriture20 peut être un christianisme sympa, attrayant, innovant et dynamique, il n’est, hélas, plus un christianisme biblique.

En conclusion

Personne ne peut nier l’évolution de la société et des mentalités ni la nécessité de tenir compte de cette réalité dans le témoignage chrétien. Mais avant de la rejoindre dans ses pratiques, dans ses convictions et dans ses paradigmes, il semble urgent de se poser quelques questions :

• L’évolution de la société va-t-elle dans le bon sens ? S’approche-t-elle ou s’éloigne-t-elle des principes divins ? Quels sont les fruits déjà visibles qu’elle porte ?

• Si la « rupture » de la Réforme au xvie siècle avait ramené à la Parole de Dieu, où la « rupture » de 1968 nous amène-t-elle ? Plus près ou plus loin de la Parole de Dieu ?

• Si l’homme est au centre des préoccupations de l’église émergente, quelle est la place de Dieu et de sa Parole dans cette « église » ?

Certains chrétiens pensent que le mal n’est pas si grand qu’on le dit et que l’on peut adapter une église émergente « à la sauce locale » en ne prenant que les bonnes idées et en ignorant le reste. N’est-ce pas, d’une certaine manière, apporter une caution à l’inacceptable21 ? Une église ne peut-elle plus exister et vivre sans être, oui ou non, émergente ? Notre référentiel est-t-il encore la Bible ou déjà « l’église émergente » ?

L’église fidèle serait-elle privée des ressources divines au point qu’il nous faille tant de « ressources humaines » ? Notre Seigneur Jésus-Christ ne bâtirait-il plus son Église ? Ne la chérirait-il plus ? Ne la guiderait-il plus par son Esprit et par sa Parole ? Un authentique réveil ne se ferait-il plus par l’action de l’Esprit de Dieu appliquant la Parole de Dieu dans les consciences et dans les cœurs ? Le xxie siècle aurait-il besoin d’un christianisme différent de celui qu’ont connu les fidèles pendant 20 siècles ? D’une autre Bible ? D’un autre Jésus ?

À mon avis, l’église émergente n’est pas une nouvelle église au sens de l’Écriture, elle n’en est souvent qu’une caricature. C’est une sorte de groupe humaniste généreusement inspiré de la morale chrétienne. Elle a déjà bien des points communs avec l’église apostate de la fin des temps et, à défaut de l’être, elle a bien des atouts pour le devenir.

1Selon S. Grenz « la modernité est née après une longue période de gestation. Peut-être pourrions-nous dire que la Renaissance (XVIe siècle) fut la grand-mère de la modernité, sa vraie mère étant l’ère des Lumières (XVIIIe siècle) » (Cité par Alfred Kuen, Les défis de la postmodernité, Emmaüs, 2002, p. 24). Certains la font commencer à la Révolution française (1789) et cesser à la chute du mur de Berlin (1989).
2Encyclopédie Universalis, s.v. « Modernité ».
3« L’esprit moderne présuppose la connaissance comme certaine, objective et bonne. Elle est accessible à l’esprit humain » (Alfred Kuen, ibid., p. 20. La Bible dit : « Au commencement, Dieu » (Genèse 1.1), tandis qu’avec les humanistes, modernes ou postmodernes, on a toujours : « Au commencement, je ».
4Hugh McLeod, Secularisation in Western Europe, 1848-1914, London, Macmillan Press, 2000.
5Henri Mendras (sociologue et historien), La Seconde Révolution Française, 1965-1984, Paris, Gallimard-Jeunesse, 1994.
6Hugh McLeod, The religious crisis of the 1960s, Oxford, Oxford University Press, 1967, publié en paperback en 2010, p. 1.
7 Grâce à Dieu, ce constat ne concerne pas de nombreuses églises évangéliques.
8Ce terme est important : l’Église n’est plus l’ensemble des personnes converties, nées de nouveau, mais un espace qui offre des prestations répondant aux besoins d’un public potentiel.
9Jean Hassenforder , « Le courant de l’église émergente, un état d’esprit, un processus », 4 décembre 2004 sur le site de Témoins. URL : http://www.temoins.com/etudes/le-courant-de-leglise-emergente.-un-etat-desprit-un-processus.html (page consultée le 24 mai 11).
10En France, ce sont principalement les églises évangéliques qui sont concernées.
11En Amérique, le courant émergent préconise plutôt la multiplication de petites églises.
12« L’église émergente, ce n’est pas un modèle, mais un état d’esprit » (Michael Moynagh, Goodbye models, hello mindset, cité par Jean Hassenforder, cf. note 9). Voir aussi http://eglise-de-demain.hautetfort.com/archive/2010/08/25/dix-ans-d-eglise-emergente.html#more.
13« Mais me direz-vous, ce nouvel activisme théologique ne va-t-il pas générer des conflits nouveaux ? N’allons-nous pas assister à toutes sortes de schismes ? Oui, c’est très possible. Mais peut-être pas ! » (Brian McLaren, Réinventer l’Église, Valence, LLB France, 2006, p. 71).
14Jean Hassenforder, art. cité note 9.
15« À partir de la culture de sciences sociales présente à Témoins, un groupe de recherche a été créé en 1998, prenant l’appellation de “Chrétiens pour la recherche et l’innovation”. Depuis dix ans, cette recherche s’est développée sur un registre international ; elle vérifie, en particulier, l’hypothèse de la perte de pertinence de nombreuses pratiques d’église face à la mutation culturelle en cours. En regard, pour remédier au déphasage, des innovations apparaissent, porteuses de fruits. Parmi ces innovations, Témoins porte une attention particulière au courant de l’église émergente. » (Site Internet Témoins, « Qui sommes-nous ? ». URL : http://www.temoins.com/presentation-de- temoins/temoins-qui-sommes-nous.html (page consultée le 24 mai 2011).
16Jean Hassenforder, « Le courant de l’Eglise émergente. Dix ans de recherches », site Témoins, 9 août 2010. URL : http://www.temoins.com/etudes/le-courant-de-l-eglise-emergente.-dix-ans-de-recherches.html (page consultée le 24 mai 2011).
17Le chrétien postmoderne « relativise son propre point de vue moderne » en comprenant que « tout ce qu’il croit à propos de la Bible et du christianisme est seulement relatif et incertain ». « La Bible ne devrait pas constituer notre unique autorité mais seulement une parmi d’autres, comme la tradition, la raison, des personnes exemplaires, des institutions qui ont gagné notre confiance, et l’expérience spirituelle »; « La Bible n’est pas l’infaillible Parole de Dieu et aucune doctrine ou théologie n’est absolue, aussi devons-nous aborder la Bible de façon moins rigoureuse » (Brian MacLaren, A New Kind of Christian, Jossey-Bass, 2001, p. 35, 54s).
18« La théologie couvre toute la gamme depuis l’orthodoxie des temps anciens jusqu’au libéralisme hétérodoxe, construite à partir du refus postmoderne de la possibilité de connaître la vérité. » (Mark Driscoll, cité par David Brown dans son blog. URL: http://www.editionsfarel.com/blog_davidbrown/index.php?2008/02/15/2-differences-entre-une-eglise-evangelique-contemporaine-et-une-eglise- emergente (page consultée le 24 mai 11).
« La prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent. » (1 Cor 1.18)
19« Nous vous l’avons dit précédemment, et je le répète à cette heure : si quelqu’un vous annonce un évangile s’écartant de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (Gal 1.9 ; lire 6-10)
20« Car je [Paul] n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ ,et Jésus-Christ crucifié. » (1 Cor 2.2)
21« De certains pasteurs novateurs on entend dire que ce n’est pas le message qui change, c’est juste le support. C’est très à la mode. C’est loin d’être vrai à cette époque de transition et va s’avérer absolument faux quand nous aurons atteint “l’autre côté”. » (Brian McLaren , Réinventer l’Église, p. 70).

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Oddon Pierre
Pierre Oddon, évangéliste français, est l’un des animateurs de Vigi-Sectes (http://www.vigi-sectes.org) et d’Info-Bible (http://info-bible.org). Il habite à St-Julien-en-St-Alban où il est très impliqué dans l’assemblée chrétienne ainsi que dans l’animation des Espaces Mélody (http://espaces-melody.org), lieu d’accueil et de formation biblique.