Dossier: Pauvreté et richesse
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Être à l’écoute des pauvres et apprendre d’eux : quelques perspectives bibliques

Le sage et les pauvres

Les sages bibliques ont un regard aiguisé sur les pauvres et les situations qu’ils rencontrent.

Quand le pauvre est sage…

Un passage de l’Ecclésiaste nous aidera à nous mettre en route :

« J’ai aussi vu sous le soleil cet exemple de sagesse qui m’a paru remarquable : Il y avait une petite ville, avec peu d’hommes ; un roi puissant vint contre elle, l’investit et bâtit contre elle de grands ouvrages de siège. Il se trouvait là un homme pauvre et sage qui délivra la ville par sa sagesse. Et personne ne s’est souvenu de cet homme pauvre. J’ai dit : Mieux vaut la sagesse que la vaillance. Cependant la sagesse du pauvre est méprisée, et ses paroles ne sont pas écoutées. » (Ecc 9.13-16)

L’enseignement de ce passage est double : le pauvre peut être sage ; mais il y a peu de chance qu’on lui prête attention de toute façon. De manière générale l’avis des pauvres n’est pas pris en compte ou du moins pas autant que celui des autres. L’« exemple de sagesse » décrit dans notre texte le montre : voilà une situation dans laquelle la sagesse d’un pauvre se trouve être le facteur déterminant pour faire sortir sa ville d’une situation de crise grave. Que se passe-t-il alors ? Les traductions du texte divergent : certaines1 . Dans les deux cas on voit d’abord le pauvre au lieu de voir le sage et la conséquence est que l’on renonce à se mettre à son écoute et à apprendre de lui ou à reconnaître ce qu’on lui doit.
Dans certains cas cependant, la sagesse du pauvre parvient à se manifester malgré les apparences :

« L’homme riche se croit sage ;  un pauvre qui est intelligent peut le mettre à l’épreuve. » (Prov 28.11)

Être riche n’empêche pas d’être sage, mais la richesse, le pouvoir, la célébrité ou l’influence peuvent donner l’illusion de la profondeur. Celui qui s’en sort bien dans la vie est souvent tenté de s’attribuer une part trop importante du mérite en l’affaire et de faire comme si le seul fait d’être riche rendait nécessairement son avis plus intéressant ou plus pertinent. Confronté à un pauvre intelligent, un riche superficiel fera pâle figure si le pauvre trouve le moyen de faire entendre ce qu’il a à dire.

Les ressources du pauvre

Celui qui s’intéresse aux textes bibliques parlant de l’attitude à adopter envers les pauvres connaîtra bien sûr ces passages de la loi concernant le glanage et le grappillage : chacun était censé laisser un coin de son champ ou de sa vigne pour le pauvre et l’immigré (Lév 19.9-10 ; Deut 24.19-22). Il ne s’agissait pas directement de donner ces produits de la terre, mais de laisser le pauvre les prendre, ce qui impliquait un effort de sa part. On a souligné à juste titre qu’une loi de ce type s’inscrivait dans une perspective de responsabilisation de ceux qui en étaient les bénéficiaires.
Si l’on médite la portée de ce texte, il change aussi le regard que nous sommes parfois tentés d’adopter envers le pauvre : le pauvre n’est pas bon uniquement à recevoir. Il ne possède peut-être ni champ, ni vigne, mais il peut glaner et grappiller et ainsi contribuer au bien de sa famille comme la veuve Ruth a su le faire pour sa belle-mère Noémi (veuve elle aussi). La bonne attitude à l’égard du pauvre est certainement de partager avec lui… mais pas seulement ! Dans de nombreux cas, lui aussi peut faire quelque chose. De même dans une conversation, le pauvre peut contribuer à la discussion et n’a pas seulement à écouter ceux qui sont plus riches ou plus puissants que lui.

Le pauvre est un être humain comme un autre devant Dieu

« Le riche et le pauvre se retrouvent : c’est le SEIGNEUR qui les fait tous deux. » (Prov 22.2)

Celui qui compare le riche et le pauvre verra sans doute d’abord les différences entre eux parce qu’elles sautent aux yeux : différences imaginaires car, ainsi que nous venons de le voir, les apparences sont quelquefois trompeuses, ou différences réelles si l’on considère leurs conditions de vie. Mais placés dans la perspective de la création et de la providence, riche et pauvre apparaissent soudain beaucoup plus proches l’un de l’autre que ce qu’ils auraient eux-mêmes pensé. Les deux ont été créés par Dieu, sont radicalement dépendants de lui et vivent leur vie devant lui qu’ils le sachent ou non et qu’ils le veuillent ou non.
Le pauvre est un être humain comme un autre : voilà l’une des grandes leçons enseignée tant par la sagesse biblique que par le bon sens. Si nous sommes tous d’accord en théorie, il est plus difficile de nous débarrasser de nos préjugés et de nos réflexes spontanés dans la pratique. Le sage selon la Bible regarde si son interlocuteur est intelligent, même si son apparence n’est pas brillante ; il discerne son potentiel et sait saisir les éléments de sagesse d’où qu’ils viennent. Nous gagnerions à écouter davantage ceux qui vivent dans la pauvreté et ceux qui paient de leur personne au quotidien pour travailler avec les pauvres. Dans la société occidentale contemporaine, ceux qui sont le plus capables de se faire entendre sont les experts qui possèdent les diplômes autorisés ou ceux qui savent faire du « buzz » . N’avons-nous pas bien du mal à écouter les paroles de personnes sages quand il s’agit de personnes pauvres ou marginalisées ?

Le danger de l’idéologie

Si le pauvre est un être humain comme un autre, cela veut dire que nous pouvons apprendre de lui comme de n’importe qui d’autre et que c’est une attitude répréhensible que celle qui consiste à refuser d’écouter le pauvre parce qu’il est pauvre, à le mépriser, ou encore à le condamner par principe à n’être qu’un bénéficiaire de notre générosité et de notre sagesse.
Faut-il aller plus loin et dire que nous avons quelque chose de particulier à apprendre des pauvres précisément parce qu’ils sont pauvres ? La pauvreté est-elle une garantie de sagesse, place-t-elle les humains dans une situation privilégiée en termes spirituel, moral ou de sagesse par rapport aux autres et plus particulièrement face aux riches qui se croiraient tous sages, mais ne le seraient pas ? L’expérience de la pauvreté (ou de toute autre forme de souffrance) donne-t-elle à la personne concernée une perspective plus autorisée qui tend à disqualifier le point de vue de ceux qui n’ont pas vécu la même chose ?
La réponse à cette question demande de faire preuve de nuances. Il convient de relever que la Bible n’idéalise ni la pauvreté, ni les pauvres. Tout un pan de la tradition chrétienne a valorisé la pauvreté et la figure du pauvre en tant que telles. Le protestantisme a généralement été assez méfiant à l’égard d’une telle attitude. À juste titre ! On peut y discerner un lien suspect avec l’idée de contribuer à son salut (ou à celui des autres) par le moyen de ses propres souffrances au lieu de se confier uniquement dans l’œuvre de la croix. D’autre part, si l’enseignement biblique concernant les pauvres traite prioritairement de l’exigence de compassion et de justice à leur égard, quelques passages, peu nombreux mais significatifs, rappellent que le pauvre peut être responsable de la situation dans laquelle il se trouve, précisément en raison de son manque de sagesse (cf. les textes des Proverbes sur le paresseux, 6.6-11 par exemple). Tous les pauvres ne sont pas des sages !L’Écriture parle souvent des pauvres en lien avec le thème de la justice. Les droits des pauvres sont souvent bafoués et ils n’ont pas les moyens d’obtenir ce qui leur est dû, d’où les exhortations fréquentes : « Faites droit au faible et à l’orphelin, rendez justice au pauvre et au déshérité, faites échapper le faible et le pauvre, délivrez-les de la main des méchants. » (Ps 82.3-4) Comme les pauvres sont souvent opprimés, il convient de marteler l’importance de respecter leurs droits. Mais la loi de Moïse contenait aussi cette injonction surprenante : « Tu ne favoriseras pas le pauvre dans son procès. » (Ex 23.3) Cette prescription prévient une tentation, peu fréquente peut-être mais réelle, de donner systématiquement raison au pauvre, comme si par principe le droit se trouvait de son côté.
Ce qui est vrai d’un contexte strictement judiciaire (le procès) vaut de manière plus générale de toutes les situations dans lesquelles il s’agit de donner raison ou tort à quelqu’un. Puisque la parole des pauvres est si souvent dévalorisée, il importe, par mesure corrective, d’y être plus particulièrement attentif. Soyons prêts à écouter et à apprendre de ce que les pauvres ont à nous dire ! Mais n’allons pas tomber dans le piège inverse consistant à croire que le pauvre a raison uniquement parce qu’il est pauvre. Il vaut la peine d’insister sur ce point car certains semblent croire aujourd’hui que tout ce que les pauvres disent doit nécessairement être considéré comme juste, pertinent ou intéressant et estimer que toute remise en cause (surtout si elle vient d’un Occidental) devrait être suspectée de paternalisme ou de (néo)colonialisme. Dans certains cas, la bonne compréhension d’un contexte exige le recul de celui qui n’est pas directement impliqué ou dont les perspectives sont plus larges. Avec les pauvres, comme avec tous les autres humains, sachons être à l’écoute avec discernement.

Heureux les pauvres…

Et pourtant, même si elle n’idéalise ni la pauvreté ni les pauvres, la Bible contient plusieurs affirmations étonnantes, comme celle-ci : « Heureux êtes-vous, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ! » (Luc 6.20)
La pauvreté de certaines personnes dans le monde nous dit quelque chose de la situation de toute l’humanité après la chute.
Nous avons vu que les personnes en situation de pauvreté sont capables de faire quelque chose et non pas uniquement de recevoir. Cela est vrai de façon générale et dans une perspective à long terme. On peut néanmoins constater un autre aspect de la pauvreté ou de certaines de ses formes : le pauvre est celui qui n’est pas en mesure d’offrir à celui qui partage avec lui quelque chose de socialement équivalent. Si vous l’invitez à manger chez vous, il ne peut pas vous inviter chez lui en retour (peut-être n’a-t-il même pas de chez lui), comme le souligne Jésus (Luc 14.12-14). Dans les situations les plus extrêmes, il sera réduit à la mendicité pure et simple et ne pourra pas faire grand-chose pour aller mieux. C’est cette extrême pauvreté-là qui décrit le mieux la situation de l’humanité devant Dieu : nous sommes tous des mendiants incapables de donner quelque chose en échange de notre salut. Les invités de la parabole sont des pauvres, des estropiés, des aveugles et des infirmes (Luc 14.21). Reconnaissons-le honnêtement : il n’y a rien là qui soit particulièrement valorisant pour les pauvres. Quand la Bible compare à des pauvres ceux qui sont appelés par l’Évangile ou l’ensemble du peuple de Dieu, c’est pour exalter la bonté de Dieu plutôt que pour mettre les pauvres en avant. Dieu manifeste son amour à celui qui renonce à jouer au riche devant lui et qui fait appel à lui dans la détresse, comme un mendiant qui n’a aucun espoir en ses propres ressources. Or l’expérience montre que ceux qui se tournent ainsi vers Dieu sont souvent des pauvres au sens économique du terme et que la richesse donne fréquemment à celui qui la possède l’illusion qu’il peut se passer de Dieu. D’où les paroles de Jésus sur la difficulté pour les riches d’entrer dans le Royaume de Dieu (par exemple Marc 10.24-27) ou l’affirmation de Paul selon laquelle Dieu a choisi des choses folles, faibles, viles, méprisées « de sorte que personne ne puisse faire le fier devant Dieu » (1 Cor 1.27-29).
Lorsque Dieu intervient en faveur de quelqu’un, il le relève vraiment et il fait de lui une nouvelle création. Il ne le laisse pas dans une situation d’« extrême pauvreté » spirituelle, même si nous restons dépendants de la grâce de Dieu tout au long de notre vie. Il l’équipe pour qu’il soit capable de donner quelque chose de valeur aux autres.
Or la Bible décrit plusieurs fois Dieu comme celui qui relève le pauvre (voir le Psaume 113 par exemple) ! Les pauvres qui mettent leur confiance en Dieu ont beaucoup à nous apprendre sur la vanité de ce à quoi nous nous accrochons bien trop souvent, sur ce qu’est la vraie foi qui s’attend à Dieu au jour le jour sans savoir ce qu’il y aura dans l’assiette au prochain repas, là où nous serions peut-être dévorés par l’angoisse. L’apôtre Paul s’émerveille aussi de ce que les chrétiens démunis de Macédoine manifestent un tel zèle pour participer à la collecte destinée à d’autres chrétiens, pauvres eux aussi (cf. 2 Cor 8.1-5). Les pauvres sont parfois beaucoup plus ouverts au partage que les riches !
N’imaginons pas cependant que, s’il est difficile pour un riche de mettre sa foi en Dieu, ce soit nécessairement simple pour un pauvre. La pauvreté a aussi ses tentations et ses luttes, mais celui qui sait tenir bon dans la détresse, y compris matérielle et économique, a certainement beaucoup à nous apprendre.

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  1. Comme la Bible en français courant qui rend le verset 15 ainsi : « Un homme pauvre mais sage y vivait. Il aurait pu sauver la ville grâce à sa sagesse.
    Cependant personne ne songea à s’adresser à un homme pauvre comme lui. »[note]  comprennent que le pauvre délivre sa ville, mais qu’il est oublié par la suite ; d’autres qu’il aurait pu délivrer la ville, mais que personne n’a pensé à faire appel à lui[note]Comme la Bible en français courant qui rend le verset 15 ainsi : « Un homme pauvre mais sage y vivait. Il aurait pu sauver la ville grâce à sa sagesse. Cependant personne ne songea à s’adresser à un homme pauvre comme lui. »
Dossier : Pauvreté et richesse
 

Hillion Daniel
Daniel Hillion est directeur des études au SEL. Philosophe de formation, il a contribué à plusieurs ouvrages et revues notamment sur le thème de l'implication sociale des chrétiens. Cet article, adapté avec la permission de l’auteur, est un extrait du dossier « Ils ont quelque chose à partager » disponible dans la rubrique « Sensibilisation » du site www.selfrance.org.