Dossier: Un regard chrétien sur la sexualité
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Le Cantique des cantiques : La célébration de la sexualité

Cet article est extrait d’un chapitre du livre Bible et sexualité, sous la direction de Paul Wells, collection Terre Nouvelle, co-édition Excelsis et Kerygma, reproduit avec l’aimable autorisation d’Excelsis.
Voir https://www.xl6.com/ articles/9782755000054-bible-etsexualite-l-un-et-l-autre-la-sexualitea-la-lumiere-de-la-bible

En entrant dans le jardin secret des amoureux il faut savoir que…

Pénétrer le parc paradisiaque du Cantique des cantiques, c’est entrer dans ce beau jardin sensuel des fleurs et des animaux exotiques, des épices et des aromates aphrodisiaques, des fruits exquis et du vin parfumé. Ce jardin éveille et excite tous les sens. Ce jardin, comme le vignoble, le verger ou le champ, symbolise le corps, plus précisément, la sexualité. Voilà pourquoi ce Cantique est « Le Cantique des cantiques » au sens superlatif. C’est le chant incomparable, le poème le plus beau, le cantique sublime.

A. « Mangez, amis, buvez, enivrez-vous, amants » (5.1) : dimensions métaphoriques de la sexualité

Entrer dans ce paradis des amoureux (4.13), dans lequel sentir ces fragrances et savourer ces délices symbolisent le désir et le plaisir, c’est évidemment franchir le seuil du monde de la métaphore. Les métaphores du Cantique éveillent les sens, d’où la conscience de la sensualité.
Contrairement à nos usages de la métaphore, qui renvoient souvent à la forme ou à la qualité d’une chose comparée, dans le Cantique, la métaphore, mettant en rapport deux choses différentes, véhicule un effet ou un état. Ainsi, en entendant « tes caresses sont meilleures que du vin », on ne cherche pas le rapport entre les caresses et la substance liquide du vin, mais l’effet ou l’état que celui-ci produit : l’allégresse, l’exaltation, l’ivresse (5.1). Voici le fondement (le point de comparaison) de la métaphore : cette jouissance dépasse la réjouissance produite par le vin, le plaisir sexuel est plus exaltant que l’effet enivrant du vin.
En effet, la vigne dans le Cantique est une métaphore très appropriée de la sexualité de la bien-aimée (1.6 ; 8.12). La vigne est la source du vin, tout comme le corps de l’un est la source du plaisir de l’autre.

B. « Fort comme la mort est l’amour… une flamme du Seigneur » (8.6) : considérations pastorales de la sexualité

1. « Le jour de son mariage, le jour où il est dans la joie » (3.11)

Le poème qui, en termes métaphoriques de la jouissance des fruits d’un jardin, célèbre l’acte sexuel, la consommation du mariage, est au centre précis du Cantique (4.16-5.1). Cette couronne est le commentaire par excellence de l’ordre créationnel : « Ils deviendront une seule chair » (Gen 2.24) ; après quoi, le constat de l’état idyllique du premier couple dans le jardin d’Éden (signifiant « plaisir ») : « Tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, sans se faire mutuellement honte » (v. 25).
Dans le Cantique, son jardin à elle est maintenant « son jardin » à lui (4.16-5.1). Il n’y a pas de fruits défendus (7.8-9) !
Le mariage, union scellée sur le lit conjugal, établit une alliance à vie entre un homme et une femme (Prov 2.16-17 ; Mal 2.14,15).
Le mariage est le reflet de l’amour de Dieu pour son peuple et de Christ pour l’Église. Cet amour divin est dépeint en termes de mariage. Dieu ou le Christ, c’est le Mari, l’Époux. Le peuple ou l’Église, c’est la Mariée, l’Épouse. Ce rapport, scellé par une alliance, est présenté en termes de mariage, y compris sa consommation (Osée 2.8-22 ; Jér 2.2 ; Éz 16.8 ; Éph 5.25 ; Apoc 19.7-8 ;
21.9).

2. « Vers moi est son désir » (7.11) ; « Je suis malade d’amour » (2.5 ; 5.8) ; « Ses flammes sont des flammes ardentes » (8.6)

La traduction du désir (« teshûqâh) » en intimité conjugale n’est pas toujours évidente. Le désir chez l’un n’est pas toujours là, en même temps et au même degré, chez l’autre. D’où les frustrations sur le plan sexuel. Finalement, c’est un « mal d’amour » dont le seul remède est homéopathique, que seule une dose d’amour peut soulager.
Ce passage présente une image remarquable des types d’ajustements qui sont nécessaires dans la vie conjugale. Les différences entre homme et femme, la paresse naturelle, l’incertitude de l’un à l’égard des intentions de l’autre, les variations dans les rythmes de vie, le fait qu’on est peu disposé à changer ses habitudes en faveur de l’autre soulèvent le problème de la lecture des désirs de l’autre.
Ces désirs inassouvis peuvent se traduire, par exemple, chez lui par la possession ou chez elle par la manipulation. L’abstinence imposée, non négociée, n’est pas à l’ordre du jour (1 Cor 7.1-5) : « Ne vous privez pas l’un de l’autre, si ce n’est momentanément d’un commun accord. » L’enjeu est d’être, peut-être, tenté par le manque de maîtrise de soi et, au pire, de s’ouvrir à l’occasion de l’adultère (v. 2)1 .
Tout en étant conscient et soucieux des besoins de l’autre, il est nécessaire de prendre en compte le rythme de vie avec ses pulsations inégales dans le couple, les divers degrés de pulsions sur le plan affectif, les différents moments de fatigue et de stress, des sentiments ondulants… L’amour dans la reconnaissance de l’autre oblige parfois que l’on renonce à ses droits, que l’on s’en prive pour un temps, ou, à l’inverse, que l’on se donne même si le moment n’est pas le meilleur. C’est ce climat de compréhension et de consentement mutuels qui permet la résiliation des désirs insatisfaits, pour un laps de temps défini, dans l’assurance mutuelle de l’amour inchangé, inconditionnel l’un pour l’autre.
Trouver l’équilibre commence par la soumission du corps à l’autre, comme Paul le dit (1 Cor 7.4).
L’amour doit gouverner la sexualité et la sensualité. L’amour d’alliance est inconditionnel. Cet amour cherche le bien de l’autre et ne connaît ni limite ni épuisement. L’amour demeure au-delà du désir et du plaisir et il les régit. Sans l’amour, la jouissance sexuelle est un instinct animal, égoïste.

3. « Un roi est enchaîné » (7.6)

Si l’amour est au cœur des rapports conjugaux, la sexualité est au cœur de l’amour. Celle-ci peut détruire ou construire ces rapports. La peine sanctionnant la chute du premier couple touche la vie sexuelle des deux : « Ton désir (teshûqâh) te portera vers ton mari, mais lui il te dominera » (Gen 3.16). L’abus, de la part de la femme, de son désir pour son mari, c’est le refus, la disette nulle ou le travestissement de la séduction pour le manipuler afin de parvenir à ses fins à elle. L’abus, de la part du mari, de la domination qu’il a sur elle, c’est la dégénération en relation de possession psychologique ou physique pour parvenir à ses fins.
Le désir et la domination défigurés deviennent des armes de combat.
Le lit conjugal devient un champ de bataille. Ce conflit peut aller jusqu’à la destruction mutuelle.
Mais par la sexualité sous le régime de l’amour vrai, cette peine est renversée.
Dans le Cantique, l’épouse s’exclame : « Je suis à mon chéri et vers moi est son désir » (« teshûqâh », 7.11). Quant à l’époux, il est apaisé par l’amour qu’elle a pour lui et se dit « un roi enchaîné » par elle (7.6).

4. « Là je te donnerai mon amour » (7.13)

La sexualité est à la fois charnelle et spirituelle. Dieu a créé un couple bisexué, mâle et femelle (en hébreu « percée »), l’a doté des pouvoirs de procréativité et il qualifie ce qu’il a fait de « très bon » (Gen 1.27-28.31). Ce couple que Dieu a formé est homme et femme, les deux os et chair, qui, unis sexuellement, sont une seule chair (Gen 2.22).
La sexualité s’exprime par le corps, par la sensualité, par ses désirs et ses plaisirs. La sensualité est un subtil mélange entre les sensations physiques et les émotions psychiques. Plus les sens sont engagés et stimulés, plus fort est le désir. Le désir est poussé par les sens et cherche la personne désirée qui, seule, peut le satisfaire. On comprend pourquoi, dans le Cantique, pour exprimer le désir, tous les sens sont engagés au maximum. C’est la sensualité. La sexualité et la sensualité vont de pair et elles sont inséparables. La traduction du désir en plaisir est charnelle. C’est la réponse physique et psychique à l’appel du désir.

5. « Sa main gauche est sous ma tête et sa droite m’enlace » (2.6 ; 8.3)

Les préliminaires à l’acte sexuel sont essentiels, non seulement pour éveiller le désir, mais pour que cet acte soit fait avec tendresse. Comme l’exprime E. Fuchs : « Il faut construire le couple avec toute l’attention requise, en réactivant toujours à nouveau l’élan érotique premier, le désir de l’autre, même si les formes d’expression de ce désir vont évoluer et se transformer au gré du temps. »2

En sortant du jardin secret des amoureux, il faut se souvenir que…

Le Cantique des cantiques est ainsi le cantique d’amour par excellence. L’amour célébré dans le Cantique est la sexualité humaine. La sexualité, avec ses désirs et ses plaisirs, est pure, sainte et saine, car elle relève de l’œuvre bonne créatrice de Dieu.
Ce véritable amour unit deux créatures sexuellement différentes mais parfaitement complémentaires : « L’un face à l’autre, l’un pour l’autre, dans un amour où le charnel est spirituel, où le spirituel est charnel. »3 Cet amour, avec son expression dans la sexualité, trouve son modèle dans l’établissement divin du rapport d’alliance. L’alliance depuis la création encadre le mariage scellé par l’union sexuelle, où lui en elle et elle ayant en elle lui, font des deux un.
Cette affection et cette tendresse réalignent le couple et le stabilisent au sein des vicissitudes et des peines de la vie de tous les jours.
Le désir pour l’autre et le plaisir avec l’autre définissent le caractère charnel et spirituel de la sexualité : un don de soi, corps et âme, qui est à son tour un don divin (8.6). La sexualité finissant en unissant l’homme et la femme dans le mariage permet aux deux — que Dieu a faits l’un pour l’autre — de s’accomplir mutuellement et exclusivement dans les joies de l’amour humain.

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  1. « Que le mariage soit honoré de tous, et le lit conjugal (« koité ») exempt de souillure. Car Dieu jugera les débauches et les adultères » (Héb 13.4).
    « Conduisons-nous convenablement ; pas de (…) coucheries » (« koité »), Rom 13.13).
  2. E. FUCHS, Le désir et la tendresse, Albin Michel/Labor & Fides, 1999,
    p. 189.
  3. A.-M. PELLETIER, Le Cantique des cantiques, CahÉv 85, Cerf, 1993, p. 55.
Dossier : Un regard chrétien sur la sexualité
 

Bergey Ron
Ron Bergey, de nationalité américaine, est titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en lettres (langue classique, moderne et littérature biblique). Depuis 1992 il est directeur des cycles supérieurs à la Faculté Jean Calvin à Aix-en-Provence où il enseigne l’hébreu biblique et l’Ancien Testament depuis 1977. Ron Bergey est marié et père de cinq enfants.