Dossier: 500 ans de la Réforme et 50 ans de Promesses
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Libre examen et foi chrétienne

« Je n’ajoute foi ni au pape ni aux conciles seuls… Je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu… Je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide. » Cette déclaration de Luther devant ses accusateurs, lors de la diète de Worms (1521), donne le ton à la Réforme. Que reste-t-il de cette fidélité au Texte sacré ?

À cette question, les représentants actuels du protestantisme répondent souvent : « Le sens de la liberté individuelle ! » Et de rappeler que la Réforme a contribué au grand mouvement d’émancipation qui, non sans douleurs, a conduit à la reconnaissance des droits fondamentaux de l’être humain, de nos libertés démocratiques… et à l’individualisme des innombrables « vérités » auto-fabriquées.

Faut-il donc incriminer le « libre examen » de la Bible ? Et toute forme de « libre examen » est-elle salutaire.

1) Définitions actuelles et domaines d’application du libre examen

Dans son acception moderne, le « libre examen » est une démarche qui se fonde sur une conviction : tout homme est libre de se forger son opinion sur tout sujet qui l’intéresse.

Le célèbre savant Henri Poincaré (1854-1912) va plus loin : il fait de ce principe la condition de la pensée bien orientée : « La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être. »[1]

Poincaré énonce ici l’idéal de la méthode scientifique moderne, de la démarche dialectique « objective ». Elle se veut universelle et prétend éclairer toute question de morale, de religion, de relations humaines, etc. Son radicalisme soulève trois questions. Au nom de quel « dogme » le libre examen écarte-t-il tous les dogmes ? Où trouver le « libre exaministe » affranchi de tout préjugé ou de toute passion ? Qu’appelle-t-on « les faits eux-mêmes » ?

Mais pour comprendre le libre examen dans son développement historique, revenons à des temps plus lointains.

2) Le libre examen en Occident jusqu’à la Réforme

A l’aube du christianisme

La méthode d’investigation du philosophe grec Socrate (470-399 av. J.-C.) correspond au premier recours systématique au libre examen.[2] Examen tellement libre qu’il est parfois perçu par ses contemporains comme subversif ou impie ! Mais derrière son attitude critique envers les institutions politiques, sociales et religieuses, Socrate vise à une connaissance du monde et de soi authentique, convaincu qu’on ne peut rien construire sur la fausseté.

Les écoles philosophiques ultérieures feront la part belle à l’observation pré-scientifique et au discours dialectique. Bien que divisées, elles pratiquent chacune une forme de libre examen qui leur est propre. Ce goût du libre examen accompagne généralement la croyance en un fonctionnement autonome de la pensée humaine et en une possibilité d’échapper aux fausses persuasions.

La Grèce engendre aussi un concept qui influencera la perception du libre examen au cours de toute l’histoire du christianisme : le concept d’« acte volontaire » tel que défini par Aristote (384-322 av. J.-C.) dans son Éthique à Nicomaque. En établissant que nous sommes capables d’actes spontanés (déterminés par nous-mêmes) et intentionnels (dirigés vers un but), Aristote fait de nous des êtres moralement responsables.

700 ans plus tard, l’évêque Augustin d’Hippone (354-430 apr. J.-C.) va intégrer ces éléments dans ses réflexions théologiques pour développer sa notion de « libre arbitre de la volonté ». Il y voit une faculté datant de la Création, à l’origine de notre capacité de bien ou mal faire. Et par conséquent, de notre responsabilité devant les hommes et devant Dieu.[3] Mais plus tard Augustin, devant la montée des hérésies pélagienne[4] ou semi-pélagienne,[5] se mettra à enseigner qu’à cause du péché originel, l’homme est devenu entièrement esclave de ses penchants corrompus. En péchant, l’homme opère néanmoins de vrais choix personnels, dont il est responsable. Seule la grâce peut le sauver du naufrage de son libre arbitre. Or, déclarer corrompu le libre arbitre de la volonté, c’est anéantir les prétentions des philosophes.

Au cours des siècles, les diverses obédiences chrétiennes autant que les écoles philosophiques vont établir pour les uns des dogmes, pour les autres des systèmes de pensée dépendant de leur conception particulière du libre arbitre. Un libre arbitre intact et autonome permettra une religion ou une philosophie de tendance humaniste. Un libre arbitre corrompu justifiera un christianisme entièrement tourné vers la grâce, le rôle de l’homme dans la rédemption étant réduit à la foi seule. Un libre arbitre inexistant ouvrira la porte à des perspectives déterministes ou fatalistes.

2) Le libre examen en Occident jusqu’à la Réforme

L’époque d’Augustin et une bonne partie du Moyen Âge sont marquées par les controverses esquissées ci-dessus. Plusieurs ouvrages sur le libre arbitre sont rédigés, et des conciles stigmatisent les hérésies pélagiennes et semi-pélagiennes.[6] L’influence augustinienne va dominer pour longtemps dans l’élaboration de la théologie catholique.[7]

Une position finit par supplanter celle d’Augustin au sein du système romain : celle de Thomas d’Aquin (1225-1274), auteur d’une Somme théologique monumentale.[8] Par la place de choix que celui-ci accorde à la raison naturelle, estimée capable de découvrir certaines réalités surnaturelles sans l’aide de la Révélation, il réintroduit un libre arbitre semi-pélagien : « la faculté de la volonté et de la raison » (facultas voluntatis et rationis).[9] Dès lors, le catholicisme va de plus en plus atténuer la doctrine du péché originel au profit d’une religion apparemment optimiste quant au potentiel de la nature humaine, mais où le salut n’est plus la prérogative exclusive de la grâce et de la puissance de Dieu.

Au cœur de ce système, le libre examen sera mis sous le boisseau, car tout ce que doivent croire et faire les croyants pour parvenir à la sainteté sera prescrit d’en haut,[10] les fidèles ordinaires étant éloignés de l’instruction et de la lecture personnelle de la Bible — et le « salut des âmes » devenant la source intarissable de l’enrichissement du clergé…

Or, la monopolisation du savoir et du pouvoir par l’Église ne correspond pas aux aspirations de tous. Après l’an 1000, un nombre grandissant de religieux s’insurgent contre l’opulence de l’Église et contre les sacrements prétendument salvateurs. Entre le Xe et le XIIe siècles, l’hérésie cathare se dresse contre Rome, avant d’être extirpée dans le sang. Surgissent aussi des « marginaux suspects » comme Pierre Abélard, Maître Eckhart, Marsile Ficin. Mais la Renaissance et la Réforme sont en marche : des dissidents découvrent que, sur la base de leur compréhension personnelle de l’Écriture, nombre d’enseignements et de pratiques de l’Église contredisent scandaleusement le message évangélique. Citons le prêtre défroqué Pierre de Bruys (XIIe s.) ; Amaury de Bène (mort en 1207) ; Pierre Valdo (1140-1217) ; John Wyclif (1331-1384) ; Jan Hus (1369-1415) ; Jérôme Savonarole (1452-1498). Les idées de ces quatre derniers annoncent la Réforme. Tous ces dissidents subiront les foudres de Rome.

3) Époque de la Réforme

Deux formes de libre examen y sont pratiquées :

a) Le libre examen humaniste.

Le courant humaniste, savant, artistique et libéral, est tout entier habité par la foi en l’Homme devenu « la mesure de toutes choses ». Le libre arbitre y va de soi et le potentiel humain, stimulé par les grandes découvertes, par les progrès des sciences, par la technique de l’imprimerie, par le développement économique, par la redécouverte de la culture antique et par une confiance très forte en l’avenir, ce potentiel donc semble illimité. Le libre examen et l’étude en général sont pratiques normales au sein de la classe supérieure. Pendant le Quattrocento italien, Rome voit dans les performances du génie humain la meilleure démonstration de la vigueur du libre arbitre — pour autant que les créateurs, même pétris de réminiscences « païennes »,[11] travaillent à la grandeur de l’Église.

Sur les instances du pape, le savant Erasme (1467-1536) rédige son Traité du libre arbitre. Selon cet auteur, la volonté naturelle bien orientée peut produire de bonnes œuvres ; elle « coopère » avec la foi pour obtenir le salut.

Mais Rome est parfois dépassée par les thèses hérétiques de certains « libres exaministes » et les heurts sont inévitables. L’histoire se souvient des déboires de Pic de la Mirandole, de Giordano Bruno, de Nicolas Copernic, de Galilée.

b) Le libre examen réformé.

Les réformateurs Luther et Calvin ne parlent pas tant de libre examen que d’examen (Prüfung chez Luther) au sens où l’Écriture le recommande dans 1 Thes 5.21 : « Examinez toutes choses et retenez ce qui est bon » et dans 1 Cor 2, tout le chapitre, conclu par : « L’homme spirituel juge de tout et il n’est lui-même jugé par personne. » (v.15) Dans leur optique, il s’agit d’un exercice de discernement spirituel réservé à ceux qui ont reçu le Saint-Esprit par la conversion et qui lisent la Parole de Dieu avec le désir d’y obéir ( 2 Cor 13.5). C’est une expression du « sacerdoce universel » des croyants (cf. 1 Pi 2.4,5,9).

L’examen ainsi défini est incompatible avec l’orgueil d’un libre arbitre auto-suffisant. Luther dans sa réponse à Erasme (Traité du serf-arbitre, c.-à-d. « de la volonté esclave ») et Calvin dans son Institution de la religion chrétienne (Livre II, chap. 2) affirment catégoriquement la nullité du libre arbitre dans la rédemption. La Chute a disqualifié celui-ci. Toutefois, Calvin admet que l’homme conserve « un certain désir de connaître la vérité » (II, 2, 12) et que son intelligence ne travaille pas en vain lorsqu’il « s’occupe des réalités terrestres » : vie de la cité, manière de bien diriger sa famille, sciences techniques, philosophie, arts libéraux (II, 2, 13). Il va jusqu’à déclarer « qu’on trouve certaines pensées générales concernant l’honnêteté et l’ordre civil dans l’esprit de tous les hommes. » Ces facultés sont un bienfait de la grâce commune de Dieu (II, 2, 14). Mais, à juste titre, Calvin n’aurait jamais admis que nos aspirations à la vérité ou à l’harmonie civile puissent suffire au fonctionnement d’une cité idéale ou à notre salut personnel.

Calvin exhorte donc le chrétien à ne pas négliger l’exercice des dons naturels que Dieu lui a faits (et la capacité critique, le discernement, le bon sens en font partie), mais en même temps l’enjoint à constamment sonder les Écritures pour nourrir sa foi. Ce double exercice amènera les réformateurs à mettre sur pied un système éducatif ouvert à tous, dans le but de valoriser le travail et la solidarité sociale ; parallèlement, ils encourageront l’instruction chrétienne, la diffusion à large échelle de la Bible et d’ouvrages théologiques. Le système, en Europe et au delà, en donnera de multiples preuves d’excellence.

4) De la Réforme à nos jours

[12]Quelles furent les conséquences de l’examen de la Bible par tout un chacun, examen dénoncé par l’autorité romaine comme une des grandes tares du protestantisme ?

Deux faits historiques s’imposent

Positivement:
Les pays qui acceptèrent la Réforme vécurent une nette amélioration de leur qualité de vie, de leur niveau général d’instruction et se distinguèrent par leur ouverture au progrès. Au niveau individuel, ceux qui passèrent par une vraie conversion construisirent leur vie sur le fondement d’une Parole lue, comprise et pratiquée. Jusqu’au XXIe siècle, des millions d’individus de par le monde (dans la frange évangélique du protestantisme surtout) ont approché la Révélation biblique de la même manière et confessent encore les cinq « Soli ».[13] La Bible reste le livre le plus traduit, le plus répandu et le plus lu.
Négativement
Dans leur camp, les réformateurs ne parvinrent pas toujours à contrôler avec mesure toutes les errances des « libres exaministes » de l’Écriture. Ils eurent leurs hérétiques (Servet, Castellion, les sociniens) qu’ils réprimèrent parfois brutalement. Des groupes entiers de la mouvance réformée s’affrontèrent : les anabaptistes, parce qu’ils professaient notamment des convictions fidèles à l’enseignement biblique sur la question du baptême, furent persécutés à la fois par les protestants et par les catholiques.

Une dissension en particulier va secouer la théologie réformée : la querelle arminienne, autour du libre arbitre ! Le fondateur de ce mouvement, Arminius (1560-1609), estimait que le libre examen avait la priorité sur les positions des Églises (réformées ou non). Pour cette raison peut-être, on lui a prêté des vues pélagiennes ou semi-pélagiennes, ce qui semble inexact.[14] Arminius croyait en la dépravation totale de l’être humain, en la nullité du libre arbitre et au salut par la grâce seule (il professait les cinq « Soli »), mais il affirmait que nul ne sera sauvé sans un acte de foi personnel en Christ. Cet acte n’est possible, selon Arminius et selon l’Écriture, que sous l’effet conjugué de la Parole et de l’Esprit, et en vertu de la seule grâce divine. La grâce rend au pécheur repentant la capacité (non naturelle) de se soumettre à Christ librement. L’acte de foi, parce que « de foi », n’est pas une « œuvre de la loi » (cf. Éph 2.8,9). Les thèses d’Arminius seront combattues par les calvinistes ; le synode de Dordrecht (1618) tentera de mettre fin à ce débat en formalisant les positions calvinistes.

Le protestantisme ne présente donc pas une façade unie.

Qu’en déduire ? Que le libre examen de la Bible est un facteur d’épanouissement spirituel et social, sûrement, mais ne débouche pas facilement sur la concorde : chaque chrétien, chaque église s’y conforme imparfaitement (cf. 1 Cor 13.9-12). Aussi les polémistes catholiques ont-ils eu beau jeu d’attribuer la division du monde protestant au libre examen biblique. Mais pour que la charge ait du poids, il faudrait que la compréhension doctrinale de l’Écriture, version romaine, soit convaincante. Or, quel exemple de cohésion, de fidélité à la Parole de Dieu, de crédibilité de ses plus hauts représentants nous donne l’histoire du totalitarisme romain, truffé d’abus, de doctrines « exotiques » et de scandales ?

À partir du XVIIe siècle, le monde occidental va favoriser une notion optimiste et humaniste du libre arbitre : l’homme, soit par sa raison, soit par sa subjectivité émotionnelle ou par ses intuitions deviendra toujours plus le fondement de toutes choses. Le libre examen de la Bible sera remplacé par le droit de statuer personnellement sur tout. Cette évolution s’observe dans :

– le scientisme et le rationalisme (Bacon, Descartes, Locke, Leibniz, Voltaire, Montesquieu, Kant, Hegel, Comte). De cette tendance naîtront des mouvements parfois antagonistes : déisme, positivisme, naturalisme, évolutionnisme, libéralisme économique, marxisme.

– le préromantisme et le romantisme (Hume, Rousseau, Goethe, Chateaubriand, Hugo et sa nébuleuse). Cette tendance fournira des éléments moteurs au socialisme, aux mouvements d’émancipation, aux idéologies de droite comme de gauche, à l’existentialisme… et à l’individualisme contemporain.

Parallèlement aux religions officielles, diverses pensées se côtoient — et en tête, la mouvance républicaine, révolutionnaire et laïque. Chacune, étrangement, affiche une double ascendance : d’un côté, des valeurs héritées du christianisme (salut, liberté, égalité, fraternité, justice, solidarité, vérité, etc.) et de l’autre des concepts empruntés à diverses traditions philosophiques ou religieuses non chrétiennes.[15] Le libre examen touche à tout et dès le XVIIIe siècle, se rêve « encyclopédique ».[16]

Globalement, on est très loin de l’anthropologie et de la théologie des réformateurs. La foi dans le progrès se renforce, en dépit des horreurs des révolutions successives. Quant au libre arbitre, on y croit diversement. Pour J.-J. Rousseau, la libre interprétation de la Bible est fondamentale, mais il ne suit ni le pape ni les réformateurs ; il récuse l’inspiration de l’Écriture, en nie plusieurs doctrines, et penche pour un Dieu sensible au cœur.[17] Spinoza déclare que le libre arbitre n’existe pas ; Diderot en débat à l’infini dans Jacques le Fataliste et son maître (1796).

Comment protestants et catholiques traversent-ils cette période ?

Du côté catholique
Pour endiguer les progrès de la Réforme, le pouvoir romain, toujours étroitement accouplé aux puissances séculières, met en place sa Contre-Réforme, crée la Compagnie de Jésus (les Jésuites) en 1534, réactive l’Inquisition. S’ensuivent les impitoyables Guerres de religion (huit entre 1562 et 1598 !), des massacres, des trêves rompues, un fameux édit révoqué (1685), des centaines de milliers de protestants jetés hors de France, etc.

Le libre examen de la Bible sera longtemps très encadré : le simple fidèle, moyennant autorisation expresse de ses supérieurs religieux, ne lit que des traductions autorisées, munies de notes explicatives catholiques. Des punitions sont prévues pour les contrevenants.[18]

Depuis ces sombres années, l’Église de Rome, souvent clouée au pilori par les Lumières et contestée par d’innombrables mouvements libertaires, a dû faire son aggiornamento[19] sans attendre le concile Vatican II (1962) : au sein des officines vaticanes, une armada de têtes pensantes ont soigneusement scruté les tendances du temps pour répondre aux détracteurs de la manière la plus efficace, et de nos jours, la plus diplomatique.

Désormais, les autorités vaticanes ne sont plus avares d’éloges sur les « apports utiles » de la Réforme. On se demande mutuellement pardon. Le ton se veut conciliant, la pensée œcuménique, le vocabulaire évangélique, même la justification par la foi semble faire l’unanimité.[20] Mais que nul n’en doute : le centre est à Rome, le pape au sommet, le catéchisme la règle, le magistère en place, et la Congrégation pour la doctrine de la foi (qui en 1965 a remplacé les institutions héritées de l’Inquisition) est seule compétente pour protéger la doctrine et les mœurs.[21] Quant aux « frères séparés » protestants, ils sont les bienvenus à la maison.
Du côté protestant
Les Églises officielles, à de notoires exceptions près, vont subir l’influence des tendances humanistes et rationalistes. Une lente dérive vers le libéralisme théologique et vers une vision de la foi de plus en plus « privée » s’y manifeste. Le libre examen se déconnecte des questions centrales de la Révélation, résumées en Rom 3.23,24 : « Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ; et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. » La Bible sera, surtout dans la deuxième moitié du XIXe siècle, soumise à la critique d’un libre examen guidé par la raison souveraine et excluant le surnaturel.

La distance critique prise par le protestantisme académique à l’égard de la Révélation biblique se module selon plusieurs écoles, mais ce qui frappe, c’est l’insistance sur la liberté individuelle, sur un libre examen élargi aux dimensions d’une religion coupée sur mesure. À témoin, ce commentaire de l’Oratoire du Louvre (de tendance protestante libérale) : « L’Église Réformée de France est une église chrétienne appartenant à la famille du protestantisme. Elle professe une religion fondée sur la Bible et la relation personnelle avec Dieu. La liberté individuelle lui semble une valeur fondamentale. Ce n’est pas l’Église qui détermine ce qu’il faut croire ou faire. Dans le protestantisme, il n’y a pas d’autorité dogmatique, ni d’excommunication, ni de commandements d’ordre éthique. Cela implique que chacun est responsable de sa foi et de son comportement et est appelé à réfléchir par lui-même pour construire ses propres convictions à partir de la Bible. [… À propos de la Réforme] Par conséquent il fallait enseigner une foi qui soit de confiance en Dieu et de relation personnelle avec lui plutôt que d’obéissance à l’Église et d’adhésion aveugle à sa doctrine. Le protestantisme né de cette Réforme du christianisme a progressivement façonné un individu nouveau, conscient de sa liberté de chrétien, et une société nouvelle fondée sur la responsabilité. »[22]

Un libre arbitre (un ego ?) surdimensionné, un minimum de contrôle ecclésiastique et un libre examen fondateur de « ma vérité » : voilà le programme. Est-ce bien cela ?

5) L’examen vital que Dieu a prévu

Nous, chrétiens évangéliques, nous réclamons souvent de l’esprit et de la méthode des Réformateurs. Qui d’entre nous ne confesse pas que la Bible est sa seule norme de foi et de conduite ? Or, en moyenne, nous la fréquentons de moins en moins, nous contentant de rudiments ou de divertissements. Aussi constituons-nous de plus en plus des proies faciles pour les marchands d’évangiles frelatés, et notre témoignage se perd. Il est urgent que nous redécouvrions notre héritage « réformé », que nous y replongions nos racines et y retrouvions la joie, la maturité spirituelle et l’espérance qui devraient nous caractériser (cf. Éph 4.11-16).

Si nous sommes conscients qu’un libre examen comme celui que prêchait Henri Poincaré (cf. point I) n’est pas recevable en matière de foi, pratiquons donc résolument le nôtre. À nous d’« examiner » sous le regard de Dieu, sans jamais chercher à « dominer » notre sujet. Le « fait » de notre observation, c’est Christ. Le but de notre recherche, c’est son règne et la gloire de Dieu. Notre guide, c’est l’Esprit. Notre héritage, le salut et la vie éternelle – la vraie liberté. À l’exemple des Réformateurs, soyons persuadés que l’exploration de la Parole de Dieu est l’examen vital dont tout le monde a besoin. Et pour cela, laissons l’auteur de la Révélation nous sonder et nous examiner sans condition (cf. Ps 26.1-3 ; 139.23,24 ; Héb 4.12,13 ; Pr 2.1-11). Cet examen est sûrement le meilleur antidote aux égarements du « chacun faisait comme il lui semblait bon. » (Jug 21.25b)

 

[1] Propos tenus en 1909 dans le cadre de l’Université libre de Bruxelles, qui se présente elle-même dès 1834 comme le sanctuaire du libre examen.

[2] Voir « L’idole de l’homme rationnel », dans Promesses n° 130 (oct.-déc. 1999).

[3] Cf. De libero arbitrio.

[4] Le moine irlandais Pélage (360 ?- 422 ?) ne croyait pas à la doctrine du péché originel. Il accordait par conséquent plus d’importance au libre-arbitre qu’à la grâce, estimant l’homme capable de faire le bien par lui-même et de contribuer ainsi à son salut.

[5] Les « semi-pélagiens », tels Vincent de Lérins, Jean Cassien ou Faustus de Riez tentèrent d’atténuer les thèses de Pélage en décrivant la volonté humaine comme malade, mais capable de chercher Dieu sans l’aide du Saint-Esprit. Selon eux, la volonté peut faire un premier pas spontané vers Dieu, auquel ce dernier répond en apportant guérison intérieure et salut progressif. Le libre arbitre est ici le déclencheur du salut.

[6] Conciles de Carthage et de Milève en 416, de Carthage en 418, d’Éphèse en 431, d’Orange en 529.

[7] Cf. son ouvrage : La Cité de Dieu.

[8] La pensée de Th. d’Aquin y est organisée selon les méthodes de la scolastique médiévale. Cette forme de pensée dialectique se propose de philosopher dans le but de conforter la théologie catholique, mais en s’inspirant largement de la vision particulière d’Aristote. Voir point II,1.

[9] C’est encore la position officielle du Vatican. Cf. Catéchisme de l’Église catholique (Mame/Plon, 1992), I, chap.1 (L’homme est « capable » de Dieu), point 3, § 36 : « La Sainte Église, notre mère, tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées.»

[10] C’est-à dire par le pape, par le magistère et par une tradition qui constitue la seule interprétation agréée de la Bible. Bien que la lecture de la Bible soit recommandée aux fidèles depuis Vatican II (1962-65), rien n’a fondamentalement changé quant à ses modalités d’interprétation. Voir Catéchisme I, chap. 2, art. 2, point 3, § 85 : Le Magistère de l’Église.

[11] Comme Michel-Ange, dont certaines œuvres religieuses (Voûte de la chapelle Sixtine ; Chapelle funéraire des Médicis) laissent apparaître un mélange de concepts néoplatoniciens et de christianisme.

[12] Lire à ce sujet L’obsession calviniste de G. Mützenberg (Labor & Fides, Genève, 1979).

[13] Sur les cinq Soli, voir Promesses n° 137 à 141, sept. 2001 à sept. 2002.

[14] Pour une étude approfondie, voir Jacob Arminius, Theologian of Grace, de K.D. Stranglin et Th.H. McCall (Oxford Univ. Press, 2012), p. 151-164.

[15] Illustre exemple : le messianisme de V. Hugo dans La Fonction du Poète (Les Rayons et les Ombres, 1840).

[16] Un des auteurs de l’Encyclopédie, Condorcet (1743-1794), déclare de manière très lyrique : « Mais aujourd’hui qu’il est reconnu que la vérité seule peut être la base d’une prospérité durable, et que les lumières croissant sans cesse ne permettent plus à l’erreur de se flatter d’un empire éternel, le but de l’éducation ne peut plus être de consacrer les opinions établies, mais, au contraire, de les soumettre à l’examen libre de générations successives, toujours de plus en plus éclairées. » Trois ans plus tard, Condorcet s’empoisonne pour éviter l’échafaud… (Cf. Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791, Garnier-Flammarion, 1994, chap. V du premier Mémoire : L’éducation publique doit se borner à l’instruction, point 3)

[17] Voir La profession de foi du Vicaire savoyard (1762).

[18] Voir l’Index du Concile de Trente (1564), règle 4.

[19] Le terme, qui signifie « mise à jour », a été utilisé par Jean XXIII pendant ce concile. Il voulait exprimer le fait que l’Église était disposée à se réformer, mais sans rupture avec la Tradition. Le concile a ainsi donné l’impression que l’Église catholique allait devenir plus « démocratique » en favorisant par exemple certains ministères laïcs ou en encourageant chacun à la lecture biblique. Le toilettage n’a rien changé au fond.

[20] Voir la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification publiée par la Fédération luthérienne mondiale et l’Église catholique, 1998.

[21] Voir notes 9 et 10 de cet article.

[22] https://oratoiredulouvre.fr/protestantisme.php en déc. 2016. Dans la citation, c’est nous qui soulignons.

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Dossier : 500 ans de la Réforme et 50 ans de Promesses
 

Pfenniger Claude-Alain
Claude-Alain Pfenniger, marié, père de trois (grands) enfants, est professeur de langues retraité. Il a exercé des fonctions pastorales en Suisse et a collaboré à la rédaction de diverses revues chrétiennes. Il est membre du comité de rédaction de Promesses depuis 1990.